Accueil / Sémio_2010 / semio_2010 l-n / Gilbert Keith Chesterton, Georges Bataille et Maurice Blanchot : du trait à la flèche au ressassement – Gilles MAYNÉ-CINI

Université de Saint-Etienne

D’emblée, de par sa forme concentrée, de par les blancs qui l’entourent et le mettent en exergue, le fragment est porteur d’un secret, d’une énigme ; il se place donc dans la promesse et dans l’attente d’une révélation. Tout fragment étant d’abord l’indice ou la trace d’une séparation, ou d’une segmentation, le mode opératoire du fragment et la révélation en question ont longtemps été de reconstituer un tout, une unité perdue ou disparue, (ré)affirmant par là une vérité universelle, englobante, divine, morale et/ou scientifique, dispensatrice d’une explication que tous pouvaient dès lors partager. Une telle posture semble avoir été dominante, malgré beaucoup plus que de simples soubresauts avec le romantisme allemand, jusqu’au « Dieu est mort » nietzschéen, et à la « transvaluation de toutes les valeurs » dans le « gai savoir ». À l’inverse, chez les modernes, une fois dégagé des contraintes d’une écriture normée, linéaire et “englobante”, le fragment lui-même, et l’aphorisme en particulier, se sont affirmés comme des condensations verbales dans lesquelles fond et forme travaillent à l’unisson comme mode d’accès privilégié à une connaissance seconde, fulgurante, de l’ordre de l’éclat, ou de l’éclair, connaissance instantanée qui court-circuite les systèmes de pensée aguerris. Arrabal définit l’aphorisme comme « un art du raccourci, rehaussé par la soudaineté, pimenté de surprise et touché par la grâce ». Effectivement, comme le note Jean-Paul Giraux, « le poème n’est réellement pas loin ! »

Nous tenterons de préciser comment, au travers de ces trois auteurs, l’aphorisme “moderne” se démarque de la maxime, du proverbe ou de l’adage, voire du dicton, qui relèvent tous de la sagesse populaire et qui s’adressent aux autres. L’aphorisme n’est pas moralisant, et s’il joue du paradoxe, dans sa forme la plus achevée il va au-delà. Ce qui le distingue avant tout, comme le note l’Encyclopaedia Universalis, c’est qu’il est lié à la « spécularité » (effet de miroir) et force la « réflexion », bref qu’il est avant tout «  lié à l’introspection ». Il est donc comme une sorte de hiatus ambulant, mais éblouissant, et qui en tant que tel se répercute encore plus profondément en nous.

En quelques mots ici, nous tenterons de faire apparaître que Chesterton (1874-1936) manie le paradoxe à la perfection, mais pour aller au-delà. Chesterton est croyant, mais cela ne l’empêche nullement de parfaire le trait d’humour, le trait d’esprit intelligent, parfois dévastateur. Il est à la fois dans le wit britannique et dans le witz allemand ; il n’est pas loin de William Blake.

Bataille non plus n’est pas loin de ce dernier, sur lequel il faillit naguère écrire un livre. Ses aphorismes sont à la fois plus philosophiques, plus « nietzschéennement » tragiques, d’une absurdité que la rigueur rend plus renversante encore, plus extatiques également, mais également sur le tard plus conceptuels.

Blanchot enfin, épouse Bataille dont il a été très proche, mais tout en en édulcorant quelque peu l’urgence, la diluant dans une neutralité qui nous fait entrevoir le sans fond et le sans fin du langage mettant en scène les prolongements multiples de sa propre disparition. Ses aphorismes sont moins percutants, moins tourmentés, ils nous atteignent plus en douceur.

1. Gilbert Keith Chesterton (1874-1936)

Il est important de  préciser d’emblée que Chesterton est un auteur qui n’opère pas à proprement parler par fragments, ni par aphorismes ; il n’offre pas à notre méditation des fragments dans leur forme aboutie. Quand on parle de « ses » aphorismes, c’est là un abus de langage. En fait, dans ses romans policiers, ses divers essais littéraires ou religieux, Chesterton offre cette particularité de pouvoir synthétiser, ramasser en quelques mots et en quelques lignes particulièrement percutantes les démonstrations qui les précècent et dont ils sont l’aboutissement, celles-là pouvant tenir plusieurs pages. Chesterton a le sens de la formule : on pourrait parler ici, plus que de simples raccourcis, de précipités verbaux qui, semblables à des aphorismes, poussent à la « réflexion » en la relançant d’un coup, et en la mettant sous tension. Pour illustrer ce dernier geste, on peut citer par exemple le poète Jean-Paul Giraux qui, dans « L’aphorisme ou c’est un peu court jeune homme », parle, pour définir l’aphorisme, de « condensation » et de « fulgurance ». Giraux cite également Arrabal qui d’après lui traite de l’aphorisme « d’abord en poète », pour le qualifier d’« art du raccourci, rehaussé par la soudaineté, pimenté de surprise et touché par la grâce[1] ».

Si les formules ramassées de Chesterton n’ont pas au départ été conçues comme des aphorismes, elles s’y apparentent donc fortement : elles ont valeur aphoristique, comme en témoignent les très nombreuses citations et nouvelles affectations auxquelles elles ont donné lieu un peu partout, tous ces listages et classifications par thèmes au sein de divers dictionnaires sur support papier ou en ligne auxquels elles fournissent la matière. On pense immédiatement, en France, à Philippe Maxence, et à son L’univers de G. K. Chesterton, Petit dictionnaire raisonné, ou aux Etats-Unis à l’auteur catholique Dave Armstrong, qui intitule trois de ses ouvrages : Selected Chesterton Utterances, Aphorisms from G. K. Chesterton, et More Aphorisms of G. K. Chesterton’s Book The Everlasting Man. Ainsi Maxence propose-t-il par exemple, pêle-mêle, sous la lettre « A » de son dictionnaire, les entrées thématiques suivantes : « Abstraction, Adolescence, Adulte, Agnostique, Amour, Amateur, Américain, Anarchiste, Ange, Anticléricalisme, Apocalypse, Argot, Aristote, Art, Asile, Athée » (et j’en passe), tout en listant à chaque fois, sous chacune de ces entrées, plusieurs morceaux choisis correspondants.

Chez Chesterton, tout part semble-t-il du wit. Citons ici deux définitions britanniques de ce dernier :

a. « The ability to perceive and express in an ingeniously humorous manner the relationship between seemingly incongruous or disparate things » [l’aptitude à percevoir ou à exprimer d’une manière ingénieusement humoristique une relation entre des éléments apparemment incongrus ou disparates] (the Free Online Dictionary ; nous traduisons)  ; et :

b. « The talent or quality of using unexpected associations between contrasting or disparate words or ideas to make a clever humorous effect » [le talent ou la qualité de former des associations inattendues entre des mots ou des idées contrastées ou disparates de façon à créer un effet intelligemment humoristique] (World English Dictionary ; notre traduction également).

Un wit est donc un trait d’esprit, une réplique ou répartie où l’élément intelligent n’est pas anodin puisque « wit » signifie également « mental sharpness and inventiveness; keen intelligence » [acuité mentale et inventivité, intelligence pénétrante] (toujours notre traduction). Cependant, chez Chesterton, on va rapidement s’apercevoir que beaucoup de ses vrais-faux aphorismes vont chercher plus loin que de « simples » traits d’esprit humoristiques et poussent jusqu’au tragiquement inconséquent et jusqu’à l’absurde, tout en convoquant en nous quelque chose de plus lourd de sens et, plus souvent qu’il n’en faut, de plus profondément déstabilisateur. Voici plusieurs séries d’exemples de ces segments aphoristiques qui nous classifierons par catégories, du plus « classiquement » humoristique au plus sérieusement absurde, au plus unheimlich :

I.1. Première catégorie : les wits à proprement parler :

La seule façon de ne pas rater un train est de manquer celui d’avant.

Tremendous trifles

Le plus étonnant dans un miracle, c’est qu’il arrive.

La Clairvoyance du Père Brown

Curieusement, les poètes sont toujours restés silencieux sur le sujet du fromage.

Alarms and Discursions

Aller droit devant soi tout autour de la terre est le plus court chemin pour atteindre le lieu où l’on se trouve déjà.

Homesick at home

Souvent femme varie, et c’est là une de ses grandes qualities. Cela évite à l’homme d’avoir recours à la polygamie. Tant que vous aurez une femme, vous serez sûr d’avoir tout un harem.

Le Monde comme il ne va pas

I. 2. Deuxième catégorie : les paradoxes purs et durs :

Une force moyenne s’exprime par la violence, une force suprême s’exprime par la légèreté.

Un nommé jeudi

C’est aux inconnus que l’on parle toujours des choses les plus importantes.

Le club des métiers bizarres, Singulière conduite du professeur Chadd

La poursuite exclusive de la santé conduit toujours à quelque chose de morbide.

Orthodoxie

Si une chose vaut d’être faite, elle vaut d’être mal faite.

Le monde tel qu’il ne va pas

Tout argot est métaphore, et toute métaphore est poésie.

Défense de l’argot

I. 3. Troisième catégorie : Préceptes sociaux ou politiques :

Ne soyez pas comme ces gens qui, invités à parler de l’océan, n’évoquent que le mal de mer.

Si les gens se querellent, c’est en général parce qu’ils sont incapables d’être persuasifs.

Illustrated London News

La soumission à un homme faible est discipline. La soumission à un homme fort est servilité.

Le Monde tel qu’il ne va pas

Le politicien opportuniste ressemble à un homme qui abandonnerait le billard parce qu’il a été battu au billard, ou le golf parce qu’il a été battu au golf. Il n’y a rien de plus nuisible à la réalisation de projets que cette importance démesurée que l’on attaché à la victoire immédiate. Rien n’échoue comme le succès.

Hérétiques

Tout homme politique est, au sens fort du terme, un homme politique qui promet.

La Lune rouge de Meru

Tout conservatisme repose sur l’idée que si vous laissez les choses telles qu’elles sont, elles resteront ce qu’elles sont. Mais c’est faux. Si vous laissez quoi que ce soit tel quel, vous donnerez naissance à un total bouleversement.

Orthodoxie

I.4. Quatrième catégorie: les fragments plus ratiocinatifs, plus introspectifs et plus profonds, iconoclastes, créateurs d’effets d’étrangeté dont on ne peut se départir si facilement:

On dit souvent que la jeunesse moderne pèche par excès d’esprit critique. Je n’ai pas l’impression qu’elle excelle dans ce rôle ; surtout quand il s’agit d’elle-même.

Lumières sur deux villes

C’est une grande erreur de supposer que l’amour unit et unifie les hommes. L’amour les diversifie, parce qu’il est orienté vers l’individualité. Ce qui unit vraiment les homme et les rend semblables entre eux, c’est la haine…

Dickens

Le but du mariage est précisément de se battre pour survivre à l’instant où l’incompatibilité l’emporte. Car homme et femme en tant que tels sont incompatibles.

Le monde tel qu’il ne va pas

Si l’on accepte tous les faits, il faut accepter aussi l’imprévisible et le prodigieux

L’Homme éternel

Le bonheur depend de ne pas faire quelque chose que vous pouvez à tout moment faire et que très souvent il n’est pas évident que vous ne ferez pas.

Orthodoxie

Il y a des désirs qui ne sont pas désirables.

Orthodoxie

Le fou est celui qui perd son chemin sans pouvoir le retrouver.

Le poète et les lunatiques, L’oiseau jaune

Le fou n’est pas l’homme qui a perdu la raison. Le fou est celui qui a tout perdu, excepté la raison.

Orthodoxie

Les hommes qui croient réellement en eux-mêmes sont tous dans des asiles d’aliénés.

Orthodoxie

le fait de raconter une chose crûment et sans ménagement, telle qu’elle s’est passée, la fait paraître affreusement étrange.

Le club des métiers bizarres, Curieuse affaire de l’agent de location

La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction car la fiction n’est qu’une création de l’esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure.

Le club des métiers bizarres, Curieuse affaire de l’agent de location

Le monde moderne est plein d’hommes qui s’en tiennent aux dogmes si fermement qu’ils ignorent même que ce sont des dogmes.

Hérétiques

L’homme: un animal qui fait des dogmes.

Hérétiques

Un dogme, ce n’est pas l’absence de réflexion, mais sa fin.

Le siècle de Victoria en littérature

Ou encore :

Nous faisons nos amis, nous faisons nos ennemis, mais Dieu fait notre voisin (Hérétiques : il faut dire que Chesterton s’est converti au catholicisme en 1922, mais sans pour autant devenir, loin s’en faut, le croyant grenouille de bénitier lambda, et si, après cette date, comme l’écrit Philippe Maxence, « l’originalité et la truculence ne marquent plus autant de points dans son œuvre » [Maxence, « Préambule » : 11], sa lucidité et son acuité critique par moments très décapante sont restées intactes, comme en attestent les fragments ci-dessous : )

Le fait que Dieu se donne à l’humanité dans le saint sacrement de l’eucharistie n’a rien à voir avec le fait que certains prêtres soient des imbéciles ou des valets, des ignorants et des incompétents dans leur office.

Chaucer

Un homme qui a la foi doit se préparer à être un martyr mais aussi un sot.

Hérétiques

Le Christ ne s’est pas abaissé au niveau du monde, mais plus bas que le niveau du monde

L’homme éternel

Etre bon représente une aventure autrement violente et osée que de faire le tour du monde à la voile.

Le club des métiers bizarres, L’effondrement d’une grande réputation

Ou :

Le vieil or qu’ils utilisaient a disparu, poursuivit-elle. Je regardais un vieux missel dans la bibliothèque hier. Tu sais qu’ils écrivaient toujours en or le nom de Dieu? Je crois que si on écrivait un mot en or de nos jours, ce serait le mot Or.

Le Retour de Don Quichotte

Enfin, le religieux peut également flirter avec le poétique, comme dans :

Si les anges volent, c’est parce qu’ils se prennent eux-mêmes a la légère.

Orthodoxie

L’éternité est le réveillon de quelque chose. Jamais je ne regarde les étoiles sans penser que ce sont des fusées d’écoliers arrêtées dans leur chute éternelle.

Hérétiques

Deux remarques s’imposent ici à propos de ces fragments : tout d’abord, ils ne sont pas totalement étanches les uns aux autres. Tour à tour la dérision, l’humour, et le propos plus ou moins spéculatif ou moralisant empiètent sur les autres catégories tout en les transcendant. Ensuite, le fragment Chestertonnien va du simple trait d’humour paradoxal à une sentence plus philosophique, au précepte social, voire à la maxime morale tirant sur la révélation religieuse « éclairée », refusant de se laisser brider par un quelconque dogmatisme, – et ouvert sur l’intrusion inattendue du poétique. Encore une fois, il s’agit à chaque fois d’élargir l’esprit humain, comme à la recherche d’une transcendance, soit de façon humoristique, soit en suscitant une réflexion plus pénétrante et déstabilisante, conceptuellement plus poussée et dont le lecteur ne peut se départir facilement, en la prenant, comme le rire, à la légère.

En ce sens, il n’est pas sans nous rappeler le Witz romantique allemand. Dans un article de Denis Thouard de 2003 « Qu’est-ce que les lumières pour le premier romantisme », celui-ci nous rappelle que « Le Witz introduit de nouvelles relations entre les représentations, il déplace et replace, décale » ; ou que « le Witz, que Schlegel pensera précisément comme une force “combinatoire”, réunit, jette des ponts entre les éléments, crée de nouvelles associations » ; ou encore : « La saisie de l’identique dans le différent, du différent dans l’identique est l’éminent travail logique du Witz qui produit un effet de surprise parce qu’il ébranle le temps dans sa continuité répétitive. Le Witz annonce les retrouvailles après les séparations de l’entendement mécanique, il prépare une forme encyclopédique de “société” du savoir encore à venir ». Pour conclure cette section, on aurait donc dans le fragment Chestertonnien une certaine oscillation entre du Wit et le Witz, ce qui tendrait à le rapprocher assez fortement du surréalisme, mouvement que Chesterton a certes traversé historiquement, mais sans pour autant tisser avec lui de lien particulier, ce qui pourrait même le désigner comme une sorte de précurseur insulaire de ce mouvement continental.

2. Georges Bataille (1897-1962)

Autre « insulaire », autre marginal issu cette fois de l’intérieur même du continent et d’une certaine incontinence littéraire : Georges Bataille (1896-1962) qui, pour mémoire, à l’époque du Deuxième Manifeste d’André Breton, se vit proprement exclure par ce dernier d’un mouvement auquel il n’avait jamais adhéré. Chez Bataille, le paradoxe devient encore plus ravageur et souvent dévastateur, parfois même révoltant d’obscénité, car, dès que possible, il est poussé à l’extrême, et à l’occasion jusqu’à la scatologie. Pourtant Bataille, c’est le paradoxe fait système, la recherche systématique de l’absence ou de l’au-delà des systèmes, qui, dès qu’elle a la chance de pouvoir le faire, ouvre des brèches redoutables dans le tissu de la connaissance.

Pour revenir au fragment, Bataille a énormément pratiqué le genre aphoristique, mais cette concentration ou épuration d’une prose dès le départ mélange de fiction hallucinée et de réflexion philosophique ne s’est matérialisée que dans un second temps, pendant la deuxième guerre mondiale et dans la décennie et demie qui a suivi celle-là[2], dans les grands textes que sont Le Coupable, L’Expérience intérieure, L’Impossible, Méthode de méditation etc. Pourtant, dès son entrée en écriture, autour de l’année 1928, avec Histoire de l’œil ou L’anus solaire, les symptômes sont déjà présents d’une écriture écorchée vive à tendances fragmentaires prononcées, resserrée sur elle-même et traversée par un grand nombre de blancs, de changements de registres intempestifs, de décrochages, de renvois divers : notes de bas, annexes etc., le tout afin de favoriser la (sur)venue de formules comprimées jaillissant comme autant de flèches inopinées. On note également, chez ce « premier » Bataille, une profusion d’articles courts, voire très courts, tenant en un simple paragraphe, comme dans le « Dictionnaire critique » de l’éphémère revue d’art Documents (1929-1930). Avec ce dernier, et puisque nous parlions, avec Chesterton, de dictionnaires potentiels ou virtuels, ou reconstitués de toutes pièces après coup, nous disposons là d’un dictionnaire bien réel et très paradoxal dont les diverses entrées se démarquent comme une série de fragments tout à fait corrosifs, souvent obscènes, visant à systématiquement rabattre le processus d’élévation idéalisante de l’« esprit moderne », processus incarné par le mouvement « icarien » (suivant l’expression de Bataille de l’époque) de la poésie surréaliste. Une dizaine d’années avant les aphorismes avérés et instrumentalisés à des fins philosophiques de la guerre, ces entrées contiennent un certain nombre de perles inégalées, parmi les plus belles et les plus inquiétantes de la littérature de ce premier tiers du 20ème siècle, bien qu’en l’occurrence, on l’aura compris, le mot « perle » semble déjà trop « arrondi » et rassurant, trop « édulcorant » pour désigner ce qu’il désigne ici. Il faut dire que, d’emblée, le « Dictionnaire critique » de Documents subvertit l’objet même de dictionnaire. En témoigne l’entrée « informe » :

Informe : Un dictionnaire commencerait à partir du moment où il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots. Ainsi informe n’est pas seulement un adjectif ayant tel sens mais un terme servant à déclasser […]. Ce qu’il désigne n’a ses droits dans aucun sens et se fait écraser partout comme une araignée ou un ver de terre. Il faudrait en effet, pour que les hommes académiques soient contents, que l’univers prenne forme. La philosophie entière n’a pas d’autre but : il s’agit de donner une redingote à ce qui est, une redingote mathématique. Par contre affirmer que l’univers ne ressemble à rien et n’est qu’informe revient à dire que l’univers est quelque chose comme une araignée ou un crachat. (I, 217 : nous soulignons ; entrée restituée dans sa quasi-intégralité).

Dans ce bref article, Bataille différencie donc entre les sens des mots et leurs « besognes ». Si les dictionnaires à fixer le savoir, à le finir en le définissant, l’objet du « Dictionnaire critique » était, en utilisant certains mots ou certaines combinaisons de mots, de faire ressortir les réalités les plus basses et les plus immondes, et les plus indéfinissables, réalités généralement refoulées ou condamnées, afin de contraindre la conscience humaine à les fixer du regard et a les examiner avec la plus grande attention étant donné que, de la façon la plus intime, tout ce qui est beau, idéalisé, supérieur, merveilleux, a partie liée avec le plus inquiétant et le plus repoussant. Ainsi trouve-t-on, dans le « Dictionnaire critique » situé vers la fin des numéros de la revue, des entrées comme « Abattoir », « Architecture », « Chameau », « Malheur », « Poussière », « Cheminée d’usine », « Espace », ou « Musée », que nous citerons ici en partie ou dans leur intégralité, au même titre que certains extraits d’articles courts bien que plus conséquents situés dans les revues et avec lesquels ils sont à mettre en relation directe tels que « Soleil pourri », « Le gros orteil », « l’esprit moderne et le jeu des transpositions », « Le cheval académique », ou encore « Le langage des fleurs ».

Ces entrées, extraits d’entrées du dictionnaire ou d’articles courts, qui toutes vont contre les abstractions de l’académisme de l’époque, ne sont pas sans rappeler la veine la plus acerbe de Chatterton, mais « en pire », si l’on peut dire. Ils retournent tous de la même problématique d’ensemble. Si le savoir est par définition clair et plein, « serein » (comme on dirait de nos jours, le mot est à la mode), que faire de la « poussière », de la « fumée d’usine » qui s’immiscent partout et obscurcissent l’inébranlable savoir vertical ? Si l’œil est, par excellence, l’organe de la vision et de la compréhension, donc de la connaissance, que faire de l’impossibilité de voir et de savoir, de l’aveuglement éprouvé par cet organe lorsqu’il s’agit de regarder en face le soleil de midi, le « Soleil pourri » ? On peut lire par exemple dans l’article du même nom :

Pratiquement, le soleil fixé s’identifie à l’éjaculation mentale, à l’écume aux lèvres et à la crise d’épilepsie. […] Mythologiquement, le soleil regardé s’identifie avec un homme qui regarde un taureau (Mithra), avec un taureau qui mange le foie (Prométhée) ; celui qui regarde avec le taureau égorgé, avec le foie mangé. (I, 231)

Dans l’entrée « abattoir » du « Dictionnaire critique », on lit que celui-ci est proscrit, frappé de « malédiction », mais pourtant que :

les victimes de cette malédiction ne sont pas les bouchers ou les animaux, mais les braves gens eux-mêmes qui en sont arrivés à ne pouvoir supporter que leur propre laideur, laideur répondant en effet à un besoin maladif de propreté, de petitesse bilieuse et d’ennui : la malédiction […] les amène à végéter aussi loin que possible des abattoirs, à s’exiler par correction dans un monde amorphe, où il n’y a plus rien d’horrible et où, subissant l’obsession indélébile de l’ignominie, ils sont réduits à manger du fromage (I, 205 ; un fragment de qui n’est pas sans rappeler le fragment aphoristique de Chesterton cité plus haut sur le fromage)

Toujours dans le même registre des animaux, le cheval de bataille (sans jeu de mots) du jeune Bataille de cette époque n’est pas le cheval grec ou romain, dans sa régularité et sa supériorité apolliniennes, le « cheval académique » (par allusion à l’article court du même nom), mais le cheval difforme forgé par les gaulois sur leur pièces de monnaie irrégulières, ou également le « chameau » (autre entrée), sorte de cheval dégénéré à propos duquel il écrit :

L’aspect du chameau révèle, en même temps que l’absurdité profonde de la nature animale,  le caractère de cataclysme et d’effondrement de cette absurdité (I, 194).

Et si les fleurs ont un « langage » (allusion cette fois au « Le langage des fleurs », article beaucoup plus conséquent), celui-ci en est un qui nous inonde de beauté alors que dans une fleur :

les racines représentent la contrepartie parfaite des parties visibles de la plante. Alors que celles-ci s’élèvent noblement, celles-là, ignobles et gluantes, se vautrent dans l’intérieur du sol, amoureuses de pourriture comme les feuilles de lumière (I, 177).

Quant à l’« espace », autre entrée du dictionnaire, il ne se laisse nullement apprivoiser aussi facilement qu’il n’y paraît :

On ne s’étonnera pas que l’énoncé seul du mot espace introduise le protocole philosophique ; les philosophes, étant les maîtres de cérémonie de l’univers abstrait, ont indiqué comment l’espace doit se comporter en toute circonstance.

Malheureusement, l’espace est resté voyou et il est difficile d’énumérer ce qu’il engendre. Il est discontinu comme on est escroc, au grand désespoir de son philosophe-papa. (I, 227 ; extrait du début)

En parlant d’espace, celui du « Musée », autre entrée, est également révélateur :

Un musée est comme le poumon d’un grande ville : la foule afflue chaque dimanche comme le sang et elle ressort purifiée et fraîche. […] Le musée est le miroir colossal dans lequel l’homme se contemple enfin sous toutes les faces, se trouve littéralement admirable et s’abandonne à l’extase exprimée dans toutes les revues d’art (I, 239).

Citons également cet extrait de l’entrée « Architecture » :

pour étrange que cela puisse sembler quand il s’agit d’une créature aussi élégante que l’être humain, une voie s’ouvre — indiquée par les peintres — vers la monstruosité bestiale ; comme s’il n’était pas d’autre chance d’échapper à la chiourme architecturale

La société moderne (« et maintenant post-moderne ? » : on ne peut que se poser la question) en est une, nombrilique, qui a constamment besoin de se trouver de nouveaux clichés, de nouveaux fétiches. D’ailleurs, par rapport à ce besoin compulsif de « clichéiser » et de fétichiser, Bataille, comme dans une dénonciation du politiquement correct actuel soixante-dix ans avant la lettre, s’indigne, dans l’article « L’esprit moderne et le jeu des transpositions » :

Ce qu’on aime vraiment, on l’aime surtout dans la honte et je défie n’importe quel amateur de peinture d’aimer une toile autant qu’un fétichiste aime une chaussure (I, 273).

Comme on voit, les entrées du dictionnaire de Documents et les extraits d’articles attenants sont assortis d’un humour véritablement très proche de celui de Chesterton, mais plus cruel et plus féroce, plus impitoyable encore que celui de ce dernier. Mais, au-delà de l’humour, ils portent en eux la trace de l’exigence cruelle, supplicatoire, de parfaire le mouvement qui les anime en un système philosophique capable de remettre au centre du savoir, le refoulé de la connaissance moyenne.

Or, si l’on se projette dix ans plus tard, l’écriture de Bataille est devenue plus introspective et plus compacte, décantée de ses dernières scories poétiques ou humoristiques. Plus sérieuse également, bien que recherchant sans cesse « l’au-delà du sérieux », le rire, mais un rire bien particulier, tragique qui n’a plus rien à voir avec l’humour. Clairement, l’aphorisme s’y est taillé la part du lion[3] : celui-ci y est devenu l’expression ultime de l’impossibilité pour le langage de rendre compte, et de rendre justice, à cet Autre, cette force sacrée qui est est nous et qui nous contient notamment dans l’érotisme et dans la transgression des tabous sur lesquels notre société repose, force qui transcende et transgresse le langage et que le langage étouffe en la nivelant. Une bonne génération avant Derrida, ces aphorismes figurent avant la lettre la problématique de la représentation popularisée par ce dernier la fin des années 60 dans la question : « comment une œuvre peut-elle représenter la force qui est à son origine sans trahir cette force en l’enfermant dans des formes dont elle sait pertinemment qu’elles ne peuvent la contenir ? ». Pour le coup, il s’agit donc ici, de vrais aphorismes, d’aphorismes « obligés » et pleinement assumés, mais autrement différents que ceux que l’on peut recomposer de Chesterton, tels que par exemple, dans L’Expérience intérieure :

La différence entre expérience intérieure et philosophie réside principalement en ce que, dans l’expérience, l’énoncé n’est rien, sinon un moyen et même, autant qu’un moyen, un obstacle ; ce qui compte n’est plus l’énoncé du vent, c’est le vent (V, 25) ;

Néanmoins, l’expérience intérieure est projet, quoi qu’on veuille […] Mais le projet n’est plus dans ce cas celui, positif, du salut, mais celui, négatif, d’abolir le pouvoir des mots, donc du projet (35) ;

Sottise de toute phrase, illusoire réponse des phrases, seul le silence insensé de la nuit répond (49) ;

J’échoue, quoi que j’écrive, en ceci que je devrais lier, à la précision du sens, la richesse infinie — insensée — des possibles (51) ;

Le non-savoir atteint, le savoir absolu n’est plus qu’une connaissance parmi d’autres (69).

Impossible de ne pas voir ici que certains de ces aphorismes sont d’une beauté, voire d’une tendresse hallucinées, extatiques, aux confins du poétique ; citons également, dans Le Coupable (1943) :

J’abhorre les phrases… Ce que j’ai affirmé, les convictions que j’ai partagées, tout est risible et mort : je ne suis que silence, l’univers est silence (V, 277) ;

Parler m’exaspère avant tout. Le silence seul répond à mon déchirement (290) ;

La chance est plus que la beauté, mais la beauté tire son éclat de la chance (314) ;

Reconnaître la chance est le suicide de la connaissance : la chance, cachée dans le désespoir du sage, naît dans le ravissement de l’insensé (318) ;

Imaginer une femme incomparablement belle et morte : elle n’est pas un être, elle n’est rien de saisissable. Personne n’est dans la chambre. Dieu n’est pas dans la chambre. Et la chambre est libre (322) ;

ou dans l’Impossible (1947):

Je m’approche de la poésie, mais pour lui manquer» (218) ;

A chaque effort que je fais pour le saisir, l’objet de mon attente se dérobe en un contraire (219) ;

ou encore, dans les notes à la préface de la deuxième édition du même ouvrage :

Comment serais-je parvenu à me faire entendre sans passer par le double détour de la haine de la poésie et de la haine du délire. [...] J’aurais dû décanter mon objet, l’impossible, de l’échec qu’est la belle poésie – le décanter enfin de la pauvreté du délire – pour conduire un lecteur à cette violence froide qui ne supporte pas la confusion (qui exige la lucidité) (III, 513 ; nous soulignons).

Enfin ceux plus âpres de Méthode de méditation (1947) :

…des mots ! qui sans répit m’épuisent : j’irai toutefois au bout de la possibilité misérable des mots. J’en veux trouver qui réintroduisent — en un point — le souverain silence qu’interrompt le langage articulé (210) ;

La souveraineté est révolte. Ce n’est pas l’exercice du pouvoir. L’authentique souveraineté refuse… (221) ;

J’écris pour annuler un jeu d’opérations subordonnées (c’est, somme toute, superflu) (222) ;

L’opération souveraine, qui ne tient que d’elle-même l’autorité expie en même temps cette autorité *. Si elle ne l’expiait, elle aurait quelque point d’application, elle chercherait l’empire, la durée. Mais l’authenticité les lui refuse : elle n’est qu’impuissance, absence de durée, destruction haineuse (ou gaie) d’elle-même, insatisfaction (223)

* Je reprends à dessein dans cette conclusion les termes d’un passage de L’expérience intérieure (p. 19), empruntés à Maurice Blanchot.

Maurice Blanchot (1907-2003)

L’astérisque assurait déjà la transition, mais une telle transition, effective depuis 1941 et la rencontre entre les deux hommes, est en réalité moins ce que le mot implique encore de rupture qu’un véritable continuum, entre Bataille et Blanchot. Un continuum qu’on ne pourra que bien modestement tenter de moduler en ce que l’on a chez Bataille une pensée plus corrosive, plus immédiatement déstructurante et renversante, plus tragique également, temporellement tragique, et « souveraine » dans les sorties abruptes qu’elle se ménage, hors d’elle-même, alors que Blanchot développerait plutôt une pensée du neutre – ce qui n’est pas la neutralité –, du neutre plus que de l’a-néantissement – du neutre et de l’étirement du Neutre dans le commentaire infini de cette neutralisation qui n’en est pas une, qui ne peut en être une, puisqu’il y a toujours le langage. Nous nous cantonnerons ici à quelques aphorismes de L’écriture du désastre (1980), où l’on ne peut que noter à quel point la proximité est grande avec Bataille (et avec Derrida) :

Dans la mesure où le désastre est pensée, il est pensée non désastreuse, pensée du dehors. Nous n’avons pas accès au dehors, mais le dehors nous a toujours déjà touchés à la tête, étant ce qui se précipite.

Le désastre, ce qui se désétend, la désétendue sans l’astreinte d’une destruction, le désastre revient, il serait toujours le désastre d’après le désastre, retour silencieux, non ravageur, par où il se dissimule. La dissimulation, effet de désastre (16) ;

Vouloir écrire, quelle absurdité : écrire, c’est la déchéance du vouloir, comme la perte du pouvoir, la chute de la cadence, le désastre encore (24) ;

La pensée du désastre, si elle n’éteint pas la pensée, nous rend insouciants à l’égard des suites que peut avoir pour notre vie cette pensée même, elle écarte toute pensée d’échec ou de réussite, elle remplace le silence ordinaire, celui auquel manque la parole, par un silence à part, à l’écart, où c’est l’autre qui s’annonce en se taisant (27) ;

Ecrire est évidemment sans importance, il n’importe pas d’écrire. C’est à partir de là que le rapport à l’intelligence se décide (ibid.) ;

Quand tout est dit, ce qui reste à dire est le désastre, ruine de parole, défaillance par l’écriture, rumeur qui murmure : ce qui reste sans reste (le fragmentaire) (58 ; souligné par Blanchot) ;

Fragment : au-delà de toute fracture, de tout éclat, la patience de pure impatience, le peu à peu du soudainement (ibid.) ;

Quand tout s’est obscurci règne l’éclairement sans lumière qu’annoncent certaines paroles (62 ; souligné par Blanchot) ;

Pour conclure définitivement dans le prolongement ce « reste sans reste » ou sur cette « patience de pure impatience » ou de cet « éclairement sans lumière » qui témoignent de cet étirement plutôt qu’écartèlement de l’écriture, nous citerons finalement trois phrases mettant en exergue chacune une autre de ces métaphore qui n’est pas une métaphore tout en étant (beaucoup) plus qu’une métaphore d’une écriture-commentaire hyper-intelligent qui n’en finit plus de ne plus pouvoir arrêter son propre commentaire tant elle est devenue (en) elle-même le désastre à la fois de l’inévitabilité du désastre, de l’impossibilité du désastre et de l’éternel retour du désastre. En l’espèce, il s’agira successivement de (1) « désir sans désirant ni désiré » (62), de (2) « l’autre désoeuvrant » (65), et (3) de « l’atermoiement infini » (87) :

(1)  ¨L’autre n’est en rapport qu’avec l’autre : il se répète sans que cette répétition soit répétition d’un même, se redoublant et se dédoublant à l’infini, affirmant, hors de tout futur, présent, passé (et par là le niant) un temps qui a toujours déjà fait son temps. L’Autre ne saurait accepter de s’affirmer comme Tout Autre, puisque l’altérité ne le laisse pas en repos, le travaillant d’une manière improductive, le déplaçant d’un rien, d’un tout, hors de toute mesure, de telle sorte qu’échappant à la reconnaissance de la loi comme à une quelconque nomination, désir sans désirant ni désiré, il marque le secret – la séparation – du mourir en jeu dans tout vivant comme ce qui l’écarte (sans cesse, peu à peu et chaque fois tout à coup) de soi comme identique, comme simple et devenir vivant ;

(2)  ¨Écrire pour que le négatif et le neutre, dans leur différence toujours recouverte, dans la plus dangereuse des proximités, se rappellent l’un à l’autre leur spécificité, l’un travaillant, l’autre désoeuvrant ;

(3)  ¨Le désastre ne fait pas disparaître la pensée, mais, de la pensée, questions et problèmes, affirmation et négation, silence et parole, signe et insigne. Alors, dans la nuit sans ténèbres, privée de ciel, lourde de l’absence de monde, en retrait de tout présent d’elle-même, la pensée veille. Ce que je sais, d’un savoir contourné, controuvé, et adjacent – sans rapport de vérité –, c’est qu’une telle veille ne permet ni éveil ni sommeil, qu’elle laisse la pensée hors secret, privée de toute intimité, corps d’absence, exposé à se passer de soi, sans que cesse l’incessant, l’échange du vif sans vie et du mourir sans mort, là où l’intensité la plus basse ne lève pas l’attente, ne met pas fin à l’atermoiement infini. Comme si la veille doucement passivement nous laissait descendre l’escalier perpétuel.

références bibliographiques

BATAILLE G., 1970-1988, Œuvres complètes, Vol. I à XII, Paris, Gallimard.

BLANCHOT M., 1980, L’Écriture du désastre, Paris, Gallimard.

GIRAUX, J-P, 2003, « L’aphorisme ou c’est un peu court jeune homme »,Poésie sur Seine n°46.

MAXENCE, P, 2008, L’univers de G. K. Chesterton, Petit dictionnaire raisonné, Paris, Versailles, Via Romana.


[1] Jean-Paul Giraux, in Poésie sur Seine n°46, 2003.

[2] Comme le confirmra d’ailleurs Maurice Blanchot a posteriori dans Communauté inavouable (1983) : « Bataille dira parfois, en exceptant cependant LHistoire de lœil et l’Essai sur la dépense, que tout ce qu’il avait écrit [avant la guerre] – peut-être partiellement exclu de son souvenir – n’était que le prélude avorté de l’exigence d’écrire » (38-39). Bataille lui-même n’avait pas dit autre chose dans L’Expérience intérieure (1941-1943) : « La vie mit fin à mon “activité” [extérieure] et ma vie se trouva d’autant moins séparée de l’objet de ma recherche. […] Les conditions se prêtaient mal à l’expression, cependant ma pensée se détacha de ses chaînes, parvint à la maturité » (V, 109-110 : nous continuerons avec ces abréviations, le chiffre romain renvoyant au numéro du tome des Œuvres complètes de Bataille, les chiffres arabes aux pages).

[3] Si l’on peut dire (par allusion et à l’encontre de Breton)….

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