Accueil / Sémio_2010 / semio_2010 l-n / Fragmentation isotopique dans les commentaires de dégustation des vins – Audrey MOUTAT
CeReS
Université de Limoges
Cet article propose une réflexion sur les potentiels stratégiques offerts par l’écriture fragmentaire dans la description des objets sensibles. Entre rupture et continuité thématique, le régime fragmentaire se présente comme un « espace conflictuel, un lieu de tension et un champ de forces, où s’affrontent et se combinent courants négatifs de déconstruction et pratiques positives d’ouverture et de redéfinition, confirmant ainsi son statut d’écriture d’intersection » (F. Susini-Anastopoulos, 1997).
Cette étude vise ainsi à considérer ce double mouvement de déconstruction et de redéfinition à l’œuvre au niveau sémantique (Rastier, 1987) dans les commentaires de dégustation des vins. En effet, les dispositifs sémantiques et syntaxiques mis en place engendrent une tension discursive entre unité et pluralité isotopique, une fragmentation fondée sur des juxtapositions et des combinaisons.
Trois points articuleront notre démarche : dans un premier temps, il s’agira d’interroger le statut du fragment, en particulier sa signification intrinsèque. S’il est envisagé comme une incomplétude, s’impose immédiatement la question de ses rapports avec le tout dont il est le fragment. Est-il doté d’une signification propre et autonome ? Ou bien cette dernière n’est-elle envisageable (et par conséquent dépendante) qu’en fonction d’un tout avec lequel elle constitue une unité signifiante ?
Dans un second temps, nous évaluerons les stratégies de l’énonciateur dans l’adoption de l’écriture fragmentaire et tâcherons de mettre en évidence le rôle du fragment dans la construction de la signification et la communication des propriétés sensibles du monde. Car bien qu’il crée une textualité atomistique, l’ensemble fragmentaire est tout de même motivé par un mouvement d’ordination et une organicité textuelle.
C’est précisément de cette cohérence textuelle dont il sera question dans une troisième partie car le fragment trouble, au niveau interprétatif, les horizons d’attente des énonciataires. Nous chercherons ainsi à montrer comment cette atteinte à l’unité, l’homogénéité et l’harmonie textuelle permet néanmoins d’aboutir à une structure combinatoire signifiante.
Cet article vise à défendre l’idée selon laquelle l’écriture fragmentaire relève d’une indispensable stratégie discursive mise en œuvre dans la communication des impressions sensorielles. Et plus particulièrement dans le cas des commentaires de dégustation où la communicabilité des propriétés organoleptiques des vins pose un problème considérable. En l’occurrence, il s’agira de voir comment la tension discursive née d’une rupture isotopique permet de servir une continuité, voire une homogénéité de la signification.
Trois axes orienteront notre analyse : nous tâcherons, dans un premier temps, de déterminer le statut du fragment, la nature de sa signification intrinsèque au regard de la totalité signifiante qu’il intègre. Puis nous évaluerons le potentiel stratégique que renferme l’écriture fragmentaire dans la construction de la signification et la communication des propriétés sensibles du monde avant de montrer comment l’atteinte du fragment à la cohérence textuelle permet néanmoins de créer une homogénéité et une harmonie textuelles.
Fragmentation isotopique et communication sensorielle
Afin de déterminer en quoi consiste précisément la fragmentation isotopique dans les commentaires de dégustation et d’évaluer son rôle stratégique dans la construction et la saisie du sens, considérons l’exemple suivant :
Les notes du boisé sont justes mais encore très sonores, ce qui ne gêne en rien une bouche enlevée, tout en volume, longue et d’une fraîcheur rare en Anjou. Il prendra “des tours”, de la complexité, avec 2 à 3 ans de bouteille. Le parangon de ce grand terroir schisteux[1].
Ce commentaire de dégustation permet d’observer une rupture isotopique à l’origine d’une discontinuité interprétative. En effet, deux isotopies génériques sont convoquées et parfaitement entremêlées, créant ainsi un discours « polyphone » :
a) Isotopie mésogénérique du //vin// :
Cette première isotopie est déterminée par la récurrence de sémèmes appartenant au domaine du //vin// et s’organise autour de deux des trois taxèmes correspondants aux deux phases suivantes du syntagme de la dégustation des vins :
L’évaluation des /propriétés olfactives/ : ’boisé’
L’appréciation des /qualités gustatives/ : ’bouche’ ; ’fraîcheur’ ; ’complexité’
Auxquels s’ajoutent des sémèmes complémentaires liés au domaine vitico-vinicole tels que le conditionnement (’bouteille’) ou le ’terroir’.
b) Isotopie mésogénérique de la //composition musicale// :
Cette seconde isotopie se caractérise par la récurrence de sémèmes relevant du domaine de l’œuvre musicale (entendue comme une composition structurée) :
’notes’ unité minimale de la composition musicale
’justes’ exécution de l’œuvre conforme aux prescriptions de la partition
’sonores’ qui sonne fort, manifeste un son intense
’enlevée’ brillante exécution de l’œuvre artistique
’volume’ force, intensité du son
’longue’ durée des sons
’tours’ les tours par minute réalisés par les disques phonographiques
Ces deux isotopies sont connectées dans des structures dénominatives imagées de telle sorte que les propriétés olfacto-gustatives du vin sont décrites dans les termes de qualités d’une composition musicale. Des connexions inter-isotopiques qui viennent perturber les horizons d’attente du lecteur et créer une discontinuité dans son parcours interprétatif.
En effet, si la première isotopie mésogénérique[2] est celle qui permet de déterminer l’impression référentielle (compte-tenu de l’entour textuel et du genre duquel relève le commentaire de dégustation), l’introduction de la seconde isotopie (laquelle indexe davantage de sémèmes que la première) produit un brouillage interprétatif par l’introduction de zones d’ombre sur le contenu textuel. Une opacité interprétative d’autant plus grande que l’entrelacs des isotopies est également liée à un chevauchement sémémique puisque les ’notes’ et le ’volume’ sont des sémèmes qui peuvent s’indexer sur les deux isotopies. Leur indexation préférentielle sur l’une ou l’autre d’entre elles dépend de leur force classématique[3] : en effet, dans le sémème ’notes’, le sème mésogénérique /composition musicale/ est inhérent alors que le sème mésogénérique /vin/ lui est afférent.
Les relations inter-isotopiques manifestent donc une hiérarchisation des domaines sémantiques investis où l’isotopie comparante domine l’isotopie comparée. Une relation hiérarchique qui produit un discours tensif, en flux tendu, orienté par un mouvement global de translation de la signification qui crée un décrochage isotopique et, par conséquent, une rupture dans le continuum de la procédure interprétative.
Si le recours au fragment a longtemps été défini (Barthes) comme une confusion des genres, elle se traduit ici par une combinatoire d’isotopies génériques qui perturbe et désoriente le lecteur dans la construction d’une impression référentielle stable. Dès lors, se pose la question de l’accès au contenu textuel et du dispositif inférentiel qui permet de le reconstruire. Le travail interprétatif doit donc se tourner vers les motivations qui ont orienté les connexions isotopiques et procéder, en conséquence, à des inférences interprétatives.
Si le nez se caractérise par des notes justes, très sonores ; si la bouche est enlevée, longue et présente un certain volume, c’est que leurs structures phénoménales (au sens phénoménologique[4] du terme) présentent des similitudes avec celle de la composition musicale. Ces deux objets manifesteraient ainsi, sur le plan perceptif, des correspondances expérientielles qui motiveraient les connexions isotopiques engagées sur le plan sémantique.
Dans la mesure où le décrochage de la signification repose sur une hétérogénéité isotopique (d’ordre mésogénérique) et que l’articulation de ces isotopies s’effectue au sein de structures prédicatives, la motivation de leurs connexions repose sur les propriétés intrinsèques des sémèmes indexés, autrement dit leur sémantème[5]. C’est ainsi que la reconstruction de la continuité isotopique passe par une identification des atomes de sens spécifiques qui garantissent la métaphoricité du discours. Car c’est en vertu de ces unités sémiques qu’une impression référentielle vineuse complète pourra ainsi être reconstruite.
Connexions isotopiques : i1 /vin// et i2 //composition musicale// :
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Sémèmes sur i2 |
Sémèmes sur i1 |
Sèmes spécifiques communs |
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’justes’ |
’franches’ |
/congruence/, /conformité/, /inaltération/ |
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’sonores’ |
’puissantes’ |
/tonicité/, /force/, /dominante/ |
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’enlevée’ |
’équilibrée’ |
/cohésion/, /multiplicité/, /pondération/ |
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’longue1’ |
’longue2’ |
/étendue/, /durativité/ |
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’tours’ |
’complexité’ |
/multiplicité/, /accord/, /durativité/ |
Cette grille sémique met en évidence le parcours interprétatif opéré par le sujet interprétant à l’égard des sémèmes « dissonants ». Au-delà d’une reconstruction de la cohérence textuelle par une réinstanciation de la continuité isotopique, le relevé de sèmes spécifiques permet de mettre en évidence le fonctionnement du mouvement de translation propre au fragment. Il s’agit-là du fameux bricolage barthésien qui, en faisant coexister plusieurs fragments isotopiques différents, ouvre un nouvel espace figuratif à partir duquel le contenu textuel peut être saisi. Barthes ne dit-il pas lui-même que « c’est en essayant entre eux des fragments d’évènements que le sens naît » ? Ici, ce mouvement de translation implique un décrochage provisoire de l’isotopie référentielle pour envisager le sémantème des éléments dissonants sur l’isotopie comparante avant d’effectuer un glissement de celui-ci sur l’isotopie comparée. Les contenus indexés sont strictement identiques sur les deux isotopies de chacune des connexions ; l’opération de translation s’effectue sur ce noyau de sèmes spécifiques sans l’altérer par une quelconque adjonction ou suppression de sèmes spécifiques. Telle la translation au sens mathématique du terme, nous observons ici un déplacement de tous les sèmes du sémantème de l’isotopie comparante vers l’isotopie comparée. Chacun des nouveaux sémèmes réécrits sur l’isotopie comparée intègre la molécule de sèmes spécifiques extraite de l’isotopie comparante et s’enrichit sur l’isotopie du vin d’un classème (sèmes contextuels) lié à la pratique de la dégustation ; ce qui permet d’assurer la complétude sémémique.
Ainsi la fragmentation isotopique engendre-t-elle un travail interprétatif articulé autour de deux opérations complémentaires : les différents mouvements de resémantisation identifiés supra se présentent en effet comme un double décrochage semblable à l’articulation des opérations énonciatives de débrayage/embrayage :
1) Débrayage ou flux antagoniste de translation : le travail interprétatif (qui fait suite à la lecture linéaire du texte) implique que le lecteur, devenu sujet interprétant, se détourne d’abord de la thématique de la description pour se focaliser sur celle à laquelle elle est associée, notamment par l’entremise des entrées sémémiques dissonantes dont il passe en revue le contenu sémique.
2) L’opération d’embrayage assuré par un flux de constance (garantissant l’homogénéité textuelle) détermine un retour sur le texte et son contexte de production ; il s’effectue via ce contenu sémique nucléaire, compatible entre les deux sémèmes, qui va ensuite s’enrichir des sèmes contextuels propres à la pratique de la dégustation.
Il s’agit-là de deux mouvements antagonistes, rétensionnels et protensionnels, dont le fonctionnement peut être illustré à l’aide du schéma de la genèse de la signifiance proposé par Michael Riffaterre :
L’identification des fragments, éléments allotopiques (ou agrammaticalités chez M. Riffaterre), oblige le lecteur à s’extraire de la linéarité de la mimesis afin de procéder à des calculs inférentiels lui permettant de dégager la signifiance et la congruence du texte.
Le schéma ci-dessus nous montre que c’est à partir des agrammaticalités de la mimesis, éléments de description centraux dans le commentaire, qu’opère la sémiose interprétante. L’accès au véritable contenu textuel requiert la considération de toutes ces agrammaticalités en vue de dégager leur structure commune : c’est une fois l’isotopie œnologique entièrement reconstruite par le biais de chaque molécule sémique en flottaison, que se crée une cohérence textuelle liée à une complémentarité des sémèmes et dont les faisceaux isotopiques concourent à la création d’une impression référentielle vineuse complexe. En effet, les contenus des morphèmes “justes”, “sonores” et “enlevé”, employés dans la description des propriétés organoleptiques du vin, génèrent une homogénéité textuelle grâce à la convergence de leur noyau sémique autour des sèmes spécifiques : /congruence/, /cohésion/, /conformité/ et /pondération/ qui synthétisent le caractère équilibré de la composition olacto-gustative du vin dégusté. De même que les sémèmes ’longue’ et ’tours’ créent une structure signifiante cohérente articulée autour du sème /durativité/.
On constate cependant que cette procédure de reconstruction du sens fait émerger une lacune du schéma de la genèse de la signifiance proposé par M. Riffaterre ; car si la signification est à trouver dans les agrammaticalités de la mimesis, le travail interprétatif qui en résulte va lui-même produire une nouvelle mimesis qui renverra au domaine initial de la dégustation. Il convient alors de préciser que la mimesis (description) et la semiosis (signification) de M. Riffaterre renvoient en réalité à deux niveaux de pertinence différents investis dans la reconstruction du sens telle que l’établit P. Ricoeur ; selon ce dernier, il existerait trois mimesis cycliques derrière lesquelles se cache toute la dynamique du récit. Il s’agit de :
- Mimesis1 : la préconfiguration (→ temps vécu, prénarratif)
- Mimesis2 : la configuration (→ temps du récit, mise en intrigue)
- Mimesis3 : la reconfiguration (→ temps de la reconstruction)
Lesquelles caractérisent les différents moments de la construction de la signification née de l’expérience perceptive. Ainsi la fragmentation isotopique présente dans le commentaire de dégustation se situe-t-elle sur deux niveaux de la structure de la signification ; elle se manifeste comme le résultat d’un dispositif énonciatif mis en œuvre par le dégustateur-énonciateur et à partir duquel opère le travail interprétatif du lecteur. Celui-ci débouche sur une nouvelle mimesis, la mimesis3, dont les esthésies[6] constituent les nœuds interprétatifs assurant la liaison inter mimesis.
Ce travail interprétatif ne peut se produire qu’au sein d’un mouvement de rétrolecture qui souligne les dynamiques interactionnelles entre le lecteur et le texte. En effet, cette « communication » ne s’effectue pas selon une séquence d’émission unilatérale dans laquelle le lecteur identifie des signes mais selon un principe interactif où le texte se révèle construit de manière à contrôler son propre décodage et se trouve agir sur le lecteur autant que le lecteur agit sur lui.
Quant au chevauchement sémémique généré par l’emploi des sémèmes ’notes’ et ’volume’, il est garanti par la polysémie de ces sémèmes usités dans les domaines différents que sont la musique et les propriétés organoleptiques des vins. Leur usage sur l’une ou l’autre de ces isotopies est déterminé par la cohérence textuelle que veut leur garantir le sujet interprétant selon l’isotopie dans laquelle il se place. Ces sémèmes constituent en ce sens des leviers d’articulation isotopique, à la fois lieu de décrochage de l’une à l’autre (passage de i1 à i2) et lieu de leur ajustement isotopique visant à garantir une continuité entre fragments isotopiques.
’notes’ : i2 : unité minimale de la composition musicale
i1 : odeur caractéristique d’une substance entrant dans la composition d’un mélange odorant.
Dans les deux cas, nous observons la présence de sèmes spécifiques identiques /atomicité/, /tonicité/, /brièveté/.
’volume’ i2 : force, intensité du son
i1 : espace phénoménal créé par les qualités aromatiques et sapides du vin une fois en bouche.
Dans ce cas, en revanche, le chevauchement sémémique ne se fonde plus sur l’articulation de sèmes spécifiques communs mais sur une conversion de sa valeur intensive en sa valeur extensive, où la tonicité se convertit en spatialité.
Le statut du fragment
Cette articulation des opérations identifiées supra répond au statut du fragment comme point d’articulation entre deux flux antagonistes : la translation, qui assure le décrochage d’une isotopie mésogénérique à l’autre, et la constance qui garantit le continuum de la signification grâce à l’existence d’un sémantème en flottaison. Ainsi les fragments isotopiques présentent-ils un caractère paradoxal, conforme au bricolage dont nous parlait R. Barthes : s’ils perturbent, dans un premier temps, les horizons d’attente du lecteur à l’égard des isotopies qui sont censées être indexées, ils permettent néanmoins d’accéder, par translation sémique, au véritable contenu textuel.
La fragmentation isotopique porte atteinte au continuum de la tactique du contenu (on observe une rupture liée à la dissonance des isotopies génériques) de telle sorte que le travail interprétatif fonctionne par rétro-action et décrochages référentiels. La particularité de la fragmentation isotopique offerte par les commentaires de dégustation, c’est qu’elle se situe à un niveau classématique, lequel joue un rôle majeur dans la détermination des impressions référentielles. L’homogénéisation textuelle, assurée par le flux de la constance, trouve, quant à elle, son origine dans le sémantème des sémèmes. Nous pouvons en ce sens noter que la tension du fragmentaire que Barthes lui reconnaît, se situe au niveau sémémique. Une fragmentation micro-structurelle mais dont l’accumulation en discours lui confère un caractère macro-structurel, une tension qui se propage sur l’intégralité du discours : la tension interne entre sémantème et classème devient, en effet, une tension générale qui affecte le discours tout entier.
Si pour Barthes, l’écriture fragmentaire relève de l’inachèvement, on constate que, dans le cas des commentaires de dégustation, elle apparaît comme nécessaire à la reconstruction de la cohésion textuelle. C’est notamment la temporalité du parcours interprétatif qui assure le pivot entre rupture et continuité textuelle. Le rapport conflictuel, né de la fragmentation isotopique, se présente lors de la première lecture du texte où l’indexation d’isotopies hétérogènes crée une tension discursive et un percept thématique duel qui trouble la construction d’une impression référentielle stable. S’ensuit un second moment interprétatif qui, prenant en considération les interactions sémiques, rétablit l’intégralité de l’isotopie comparée. Ce second moment se caractérise par une translation du contenu sémique de l’isotopie comparante vers l’isotopie comparée : elle se scinde en deux micro-phases :
- Un décrochage isotopique sur l’isotopie comparante en vue d’y extraire l’ensemble de ses constituants sémiques (sémantème) ;
- Une rétro-action de ce contenu sur le contenu référentiel.
Si le premier moment du parcours interprétatif fait d’abord apparaître le fragment comme un élément de rupture qui nuit à l’harmonie et à la cohésion textuelles, le second moment permet en revanche de réfuter sons sens autotélique : le fragment n’est plus perçu comme une parenthèse de signification autonome mais comme une structure signifiante qui enrichit, sur le principe de détermination réciproque, l’ensemble textuel qu’il intègre. En effet, le premier moment interprétatif fait apparaître le fragment comme une incongruence mais à partir du moment où son sémantème fait sémantiquement apparaître un noyau expérientiel en flottaison, une complémentarité signifiante est envisagée entre fragment et texte. C’est ainsi que le fragment opère à une déconnexion thématique afin de réaffirmer des connexions expérientielles : il suppose en effet une organisation hétérotopique qui, faisant succéder des unités du discours, convoque des « objets » relevant des domaines expérientiels hétérogènes mais dont les structures phénoménales présentent de fortes similitudes[7]. Ce qui nous invite à envisager à présent les relations que le fragment entretient avec la totalité textuelle.
Dans sa définition la plus élémentaire, la notion de fragment désigne un « morceau de quelque chose qui a été séparé de son tout ». Dans le cas de la fragmentation isotopique, on constate l’existence de deux éléments compositionnels : le sémantème-fragment qui présente une certaine autonomie liée à sa nature spécifique (et cela bien qu’il soit séparé de son contexte isotopique initial) et une totalité textuelle qui renvoie au topic général du commentaire (les éléments contextuels qui permettent d’ancrer le commentaire dans un ensemble référentiel stable). En d’autres termes, le fragment se trouve ici collecté à une totalité qui lui est totalement étrangère. Cette discontinuité, née de l’insertion d’un fragment hétérogène, permet de mettre en évidence une forme individuelle a priori autonome qui entretient néanmoins une fonction capitale dans la construction de la signification globale. Certes, le fragment s’avère être une structure indépendante (un sémantème en gravitation) dans le système, mais son rôle est néanmoins indispensable à la structure d’ensemble et notamment à l’homogénéisation de son contenu. Car une fois qu’il intègre l’impression référentielle née de l’isotopie comparée, le fragment en détermine les spécificités mais reçoit en retour une indexation générique qui permet son ancrage sur un référent stable ; se crée alors une nouvelle cohésion entre deux structures hétérogènes : l’entour textuel de référence et le fragment isotopique relevant d’un domaine sémantique et d’un entour textuel différents.
Démultiplication des sphères textuelles – Structure gigogne
Or il s’avère que cette molécule en flottaison n’est pas de nature purement lexicale et peut parfois s’étendre à l’ensemble du texte. Dans ce cas, elle ouvre un nouvel espace figuratif qui permet au lecteur d’appréhender le contenu véhiculé au moyen de ses propriétés sémiques partagées : l’usage répété de sémèmes tropiques, qui attribuent à une entité les propriétés d’une autre, crée une démultiplication des sphères textuelles, par une superposition de plusieurs images sur un même référent. Le contenu textuel repose alors sur trois éléments fondamentaux : l’objet réel, référentiel, les molécules sémiques en flottaison, qui ouvrent un nouvel espace, celui de l’objet idéel avec lequel l’objet référentiel partage des propriétés, exprimées par les morphologies sémantiques. Le commentaire suivant en offre une très bonne illustration dans la mesure où les structures tropiques sont employées au sein d’une métaphore filée du bâtiment :
Riche, suave, très gras et chaleureux, mais isolément sec : c’est un édifice à la charpente haute mais encore en cours de stabilisation. Le temps va fortifier sans faille les fondations de ce vin d’artisan d’art. À oublier au moins 5 ans en cave.[8]
Le mode d’indexation des sémèmes tropiques sur l’isotopie du bâtiment s’effectue par contagion sémique essentiellement engendrée par les sémèmes complémentaires ’édifice’, ’charpente’, ’faille’ et ’fondations’. La conversion en discours des impressions sensorielles ressenties au cours de la dégustation ouvre un espace figuratif complexe développé autour de l’objet construction architecturale dont on saisit à la fois l’aspect général (“édifice à la charpente haute”) et les multiples détails de décoration (’riche’), peinture (’suave’), matière (’gras’, ’sec’)… Ces sémèmes poly-isotopes constituent le lieu du dédoublement textuel mais, saisis dans leur complémentarité, ils permettent de générer un ensemble textuel parfaitement cohérent et complexe.
La particularité de ce commentaire de dégustation, c’est que les isotopies ne sont plus entrelacées mais superposées ; une nouvelle nature isotopique qui confère au fragment un nouveau statut. En effet, si le commentaire débute par un flottement de sens dû à une accumulation de descripteurs poly-isotopiques “riche”, “suave”, “gras”, “chaleureux”, “sec” lesquels ne permettent pas la construction d’un référent identifiable stable, la prise du sens s’effectue grâce au sémème ’édifice’ suivi de l’ensemble descriptif “à la charpente haute”. De telle sorte que le parcours interprétatif est immédiatement orienté sur l’isotopie du bâtiment supposée comme référentielle. C’est au terme de ce travail que le sémème ’vin’ (dont on sait qu’il renvoie en vérité au domaine sémantique de référence) se manifeste et apparaît donc comme un élément allotopique, un fragment classématique. On observe donc ici un renversement total de perspective dans la mesure où le statut fragmentaire n’est plus attribué aux éléments de l’isotopie comparante mais à ceux de l’isotopie comparée. Qui plus est, le fragment se voit attribuer un nouveau statut sémémique dans la mesure où, au-delà des divergences classématiques, il n’impose pas de transversalité du sens (au niveau sémantémique). La connexité isotopique entre les deux structures référentielles manifestées est ici rendue possible par l’usage du sémème ’vin’, placé en contexte équatif avec le sémème ’édifice’. En conséquence, l’ensemble du parcours interprétatif est à réévaluer en fonction de la nouvelle indexation isotopique.
Ce qui fait apparaître une nouvelle particularité de l’écriture fragmentaire : l’ouverture textuelle qu’elle produit crée un ensemble textuel en structure gigogne. Cet exemple met en exergue un complexe sensoriel hautement structuré (cela étant lié à la complémentarité entre sémèmes) décrit par une structure sémantémique complexe qui, imbriquée dans une isotopie mésogénérique supposée référentielle (bâtiment), se trouve en outre emboîtée dans une nouvelle isotopie d’indexation thématique (vin). Le travail interprétatif s’en trouve à nouveau perturbé : car c’est une fois que le fragment mésogénérique apparaît que la représentation du contenu textuel précédemment construite disparaît pour devenir abstraite. L’édifice n’est alors perçu que pour ce qu’il est véritablement : une image, un objet idéel à partir duquel peut ensuite se construire l’impression référentielle vineuse. Les molécules sémiques extraites de chacun des sémèmes constitutifs de l’isotopie du bâtiment permettent alors, grâce à leur complémentarité dans la constitution de l’image de l’objet idéel, de reconstruire, par inférence, l’ensemble des propriétés du vin décrit. C’est une fois l’isotopie de la dégustation entièrement reconstruite que se crée une cohérence textuelle nouvelle, reposant sur des faisceaux isotopiques convergeant vers une impression référentielle vineuse complexe. Les contenus des morphèmes “riche”, “suave”, “gras”, “sec” et “charpenté” concourent à la création d’une molécule de sèmes spécifiques homogène : /mélioratif/, /multiplicité/, /douceur/, /cohésion/ grâce à laquelle peut être construite l’impression référentielle des propriétés organoleptiques du vin.
Le régime fragmentaire fonctionne donc comme un espace tensif animé par deux tendances antinomiques qui font confluer ordre et désordre : dans ce second exemple, on constate que l’ordre et la cohérence établis se voient remis en cause par l’introduction de l’élément ’vin’ qui, bien qu’indexant le domaine de référence du commentaire, vient paradoxalement créer un désordre textuel et une allotopie. Cependant, nous constatons à nouveau, au cours de la seconde phase du parcours interprétatif, que c’est néanmoins cette rupture qui est à l’origine de la nouvelle cohérence textuelle.
Ainsi la fragmentation isotopique peut-elle être envisagée, dans le cadre des commentaires de dégustation des vins, comme une structure tensive organisée, indispensable à l’indexation d’un contenu textuel stable et cohérent ; les fragments permettent de créer un discours en structure gigogne, par emboîtement de complexes signifiants, qui ouvre un nouvel espace de représentation néanmoins nécessaire à l’actualisation du véritable contenu textuel. Ecriture d’intersection, pour reprendre les mots de Susini-Anastopoulos, la fragmentation isotopique s’avère être une stratégie communicationnelle efficace qui requiert une déconstruction classématique à partir de laquelle s’affirme un potentiel sémantémique (lequel renvoie à un noyau expérientiel canonique). Aussi l’écriture fragmentaire nous invite-t-elle à ouvrir notre réflexion par l’interrogation suivante : exprimer une expérience perceptive au moyen d’une autre, en vertu de leurs propriétés partagées, n’est-ce-pas là faire de la rupture un maillon nécessaire au continuum de la signification ?
Barthes R., 1975, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Éditions du Seuil.
Barthes R., 1977, Fragments d’un discours amoureux, Paris, Seuil, coll. « Tel Quel ».
BORDRON J-F., 2002, « Perception et énonciation dans l’expérience gustative. L’exemple de la dégustation d’un vin », in Hénault A. (éd.), Questions de sémiotique, Paris, PUF, coll. « Premier cycle », 639-665.
RASTIER F., 1987, Sémantique interprétative. Paris, PUF (Formes sémiotiques, n°6).
RASTIER F., 1989, Sens et Textualité. Paris, Hachette Supérieur.
RIFFATERRE M., 1979, La production du texte, Paris, Seuil.
RICOEUR P., 1975, La métaphore vive, Paris, Seuil.
RIFFATERRE M., 1983, Sémiotique de la poésie, Paris, Seuil. (traduit de l’anglais par Jean-Jacques Thomas).
Susini-Anastopoulos F., 1997, L’écriture fragmentaire. Définitions et enjeux, Paris, Presses Universitaires de France.
[2] Rastier François (1987) : « relatif à un domaine sémantique ».
[3] Rastier François, Ibid : « Classème : ensembles de sèmes génériques d’un sémème ».
[4] Le phénomène renvoie au monde tel qu’il se présente aux sens humains.
[5] Rastier François, Ibid : « Sémantème : ensemble de sèmes spécifiques d’un sémème ».
[6] Ouellet Pierre (2000) : « configurations symboliques de la connaissance sensible » (p. 21).
[7] Les domaines d’indexation sémantique sont différents mais leurs contenus nucléaires sont identiques.
[8] La Revue du Vin de France, Hors-Série n°4, novembre 2003, p. 134.