Accueil / Sémio_2010 / semio_2010 c-i / Sur les traces du discours fragmentaire: quand le morcellement devient totalité – Ledia DEMA
Université Lumière Lyon 2
Résumé de l’article
Le point de départ de notre réflexion est un constat que tout lecteur d’ Ismail Kadaré, auteur contemporain albanais, fait en lisant son œuvre : des « fragments de chronique », des passages en italiques, des « propos d’inconnus », des « extraits de l’instruction ultérieure », ainsi que d’autres formes les unes plus singulières que les autres, interrompent la lecture linéaire de ses romans et apparaissent comme des « imperfections » dont le lecteur ne saisit pas toujours le sens. Nous avons regroupé l’ensemble de ces éléments sous le nom du morcellement ou de la fragmentation narrative car la présence de ces formes textuelles dans le récit d’ensemble qui les englobe devient la marque d’un manque de cohérence discursive et pose un problème de sens pour le lecteur. Cette écriture fragmentaire révèle par ailleurs de nombreux phénomènes littéraires tels que l’intertextualité et la polyphonie, les limites internes et externes du texte, les ouvertures qu’il peut ménager par la citation, l’allusion ou l’ellipse qu‘il peut contenir. Elle constitue donc un phénomène intéressant à observer du point de vue de l‘énonciation, le texte étant caractérisé par l’éclatement du récit en de multiples segments narratifs visibles (plan de l’expression) dont les effets participent à la construction de la signification du texte (plan du contenu). Quel type de sujet d’énonciation construit donc ce type d’écriture? Afin d’examiner plus en détails quelques problèmes spécifiques que pose l’écriture fragmentaire, nous prenons appui sur la théorie de Jacques Geninasca qui considère le discours comme un tout de signification articulé, dont le lecteur construit une cohérence. Proposition générale du fonctionnement du discours littéraire, cette approche constitue pour nous le cadre global dans lequel nous étudions notre corpus.
Il existe une multitude de discours sur le fragment. De fait, depuis une vingtaine d’années, les termes de « fragment », « fragmentaire », « fragmental » et plus récemment « fractal », « déclinent et scandent le thème de la fragmentation dans tous les domaines de la création intellectuelle et artistique, et tout particulièrement en littérature »[1]. C’est en effet sur ce constat de prolifération de la notion et de son utilisation que débute l’article consacré au « fragment » dans le Dictionnaire universel des littératures (1994).
Dans le cadre de ce colloque nous avons choisi de travailler sur l’œuvre d’un auteur contemporain albanais, Ismail Kadaré. Notre travail est en effet né d’un constat : un grand nombre de romans de cet auteur, présente un phénomène insolite qui interpelle particulièrement le lecteur. Il s’agit de ruptures textuelles qui offrent à la vue des « fragments de chronique », des passages en italiques, des « propos d’inconnus », des « extraits de l’instruction ultérieure », etc. pour ne citer que quelques-unes de ces formes singulières que l’on trouve chez Kadaré, surtout à ses débuts d’écrivain.
La présence de ces formes textuelles dans le récit d’ensemble qui les englobe, se traduit par une discontinuité de la matérialité du texte, le lecteur étant exposé à un espace fracturé fait de ruptures, d’espaces blancs, de changements de typographie, de collages, etc. En même temps, ce morcellement textuel rompt, momentanément, le processus linéaire de la lecture et pose, par là, un problème de sens pour le lecteur. Problème de cohérence et d’intelligibilité du texte à cause de la rupture de l’histoire racontée. Cette rupture apparaît comme un obscurcissement, une opacité du sens et crée un sentiment de malaise et d’incomplétude pour le lecteur.
La pratique discursive qui est à la base de cette écriture fragmentaire est considérée dans notre optique comme un phénomène d’énonciation. Si l’on devait essayer une définition de la fragmentation, on dirait qu’elle est caractérisée par l’éclatement du récit en de multiples segments narratifs visibles (plan de l’expression) dont les effets participent à la construction de la signification du texte (plan du contenu). Tout texte est, en effet, le produit d’une énonciation qui constitue un acte de structuration du sens. Du moment où il manifeste une signification articulée et mise en discours, le texte témoigne d’un acte d’énonciation qui est entendu aussi bien du côté de la production du discours que de sa réception.
Afin de mettre en place une théorie énonciative du fragment, nous avons pris appui sur la théorie des « ensembles signifiants » de J. Geninasca qui considère le discours comme un « tout de signification » articulé, dont un lecteur construit une cohérence. Proposition générale du fonctionnement du discours littéraire, cette approche a constitué pour nous le cadre global dans lequel nous avons examiné les problèmes spécifiques que pose l’écriture fragmentaire.
En effet, dans le modèle discursif conçu par cet auteur, la cohérence discursive relève d’une saisie, a posteriori, par une lecture-analyse, de l’objet textuel et du repérage des structurations du texte. L’organisation de celui-ci revêt une importance capitale étant donné qu’elle fonctionne comme une forme contextuelle à partir de laquelle le lecteur instaure une totalité signifiante ou un « discours ». En d’autres termes, la structure spatiale propre au texte conditionne les opérations énonciatives de la stratégie de cohérence que le lecteur applique à un objet textuel. Dans la théorie de J. Geninasca, l’expérience de la lecture et la construction du sens passent donc par la perception de la forme textuelle. Dans le cas des textes fragmentaires, il s’agit justement de prendre en compte la perception discontinue du texte et d’observer l’organisation spécifique des dispositifs figuratifs, narratifs et énonciatifs qu’il met en place.
Trois types de dispositifs sont susceptibles, selon Geninasca, d’agencer les grandeurs figuratives et de fournir des formes interprétatives, à savoir : le dispositif figuratif, responsable des parcours des grandeurs figuratives déployées dans un texte. Leur sémantisation est l’effet de la mise en discours. Le dispositif narratif, désignant les opérations et les transformations des acteurs. Il s’agit ici de voir comment les grandeurs figuratives sont mises en corrélation par la narrativité. Le dispositif textuel enfin, qui part de l’idée que l’objet textuel est un espace global découpé en parties ; il s’agit alors de comparer ou de poser l’équivalence entre des grandeurs figuratives qui sont mises en correspondance à partir de la disposition textuelle.
L’analyse de ces trois dispositifs nous renseigne donc sur le rapport spécifique qui existe, à travers la forme fragmentaire du texte, entre, les composantes figurative, narrative et textuelle et l’instance d’énonciation dont le sujet est posé comme effet de discours. Les parcours interprétatifs que le texte propose, impose ou programme, sous-entendent une « mécanique » de coopération particulière qui crée les conditions d’un échange, portant comme dans tout texte, sur les dispositifs cités ci-dessus. De l’autre côté, constituant un dispositif de contextualisation préalable à l’organisation du sens, les découpages fonctionnent comme des formes d’agencement des figures et présupposent un dispositif relationnel, une proposition de segmentation du tout en parties. La construction sémiotique du tout de signification à partir de la prise en charge de l’objet textuel, passe par la création des ensembles signifiants dont l’articulation les uns aux autres donne des pistes de signification. Il incombe donc au lecteur de traduire en termes de relations sémantiques par des procédures d’équivalences, la combinaison des séquences textuelles, leur collage, leur montage, leur juxtaposition etc. En veillant à la structuration du texte par la narration, le lecteur se trouve face à une diffraction de la voix narrative qui oriente la lecture vers la prise en compte du processus d’énonciation et des effets de sens qui en dérivent. Jouant directement avec la relation particulière nouée avec le lecteur, l’éclatement de l’énonciateur change ainsi le mode de lecture de l’énonciataire en l’orientant vers une nouvelle façon d’appropriation de la signification.
En ce qui concerne notre méthodologie, il nous a semblé qu’il est possible de considérer tout d’abord la fragmentation sous trois dimensions : d’abord comme un phénomène du plan de l’expression, ensuite comme énonciation énoncée, enfin comme narration.
1. La fragmentation comme phénomène du plan de l’expression
En tant que phénomène du plan de l’expression, il s’agit de la perception de sa réalité textuelle, où des marques linguistiques et textuelles sont observables. Il faut souligner que la structuration du texte artistique est un processus complexe qui implique des discontinuités textuelles, le télescopage d’énonciations, la disjonction des unité etc. Dans le cas des discours fragmentaires qui nous intéressent, la perception discursive du récit est liée à plusieurs facteurs qui nous semblent d’une importance capitale.
Il s’agit premièrement de sa réalité « textuelle ». Associée à une procédure de découpage pas toujours « conventionnelle » des limites internes de l’ensemble, et accompagnée ou non d’un changement de typographie, la fragmentation du texte chez I. Kadaré par soumet à la vue des passages assez courts juxtaposés ou enchâssés dans des chapitres numérotés. Sur le plan de la perception, ces fragments rentrent en opposition avec le reste des découpages par leur brièveté. En effet, souvent, ils ne constituent qu’un ou quelques paragraphes, séparés par ailleurs par des pages blanches. Ils s’insèrent dans la totalité textuelle d’une manière que l’on qualifierait, en apparence, d’arbitraire.
Il faut noter que de nombreux signes remplissent dans un texte une fonction démarcative, de même que dans le code oral un « énoncé » est repéré par un contour mélodique qui lui est propre. Ainsi, les artifices de typographie, la disposition en alinéas, en paragraphes, en chapitres – « invitent, en effet, le lecteur à faire attention au « blanc », à la segmentation de l’œuvre », ainsi que le souligne J.C. Coquet dans sa Sémiotique littéraire (1973 : 52). Or, quand le découpage s’éloigne des codes ou des praxis énonciatives déjà existants, on obtient d’autre formes, plus originales, ressemblant à des fragments de textes, mais dont le statut n’est pas clair. Elles apparaissent dans notre corpus sous la forme de fragments intitulés dont les titres, présents dans le texte, explicitent le « genre » auquel elles appartiennent ou le mode énonciatif qui les régit : par exemple, « fragments de chronique », « extrait de l’instruction ultérieure » etc. D’autres formes de fragments, non intitulées, mais ressemblant à des micro-récits, à de simples passages retranscrivant notes, journaux intimes, morceaux de lettres, thèses, souvenirs, documents, enregistrements, etc. sont également présentes dans notre corpus. Parfois ces différents types de fragments sont accompagnés d’un changement typographique comme la mise en italiques ou entre parenthèses.
D’un autre côté, ces différents découpages mettent parfois en jeu des formes textuelles appartenant à des genres discursifs différents : dans notre corpus on trouve par exemple des morceaux de journaux intimes, de la correspondance épistolaire, des quotidiens de presse, de la chronique, etc. Cependant, nous pouvons noter qu’en fonction de la présence ou de l’absence du paratexte, nous pouvons distinguer, d’une part, les genres « déclarés » comme tels, et d’autre part, les formes que l’on reconnaît par l’usage.
Pour résumer, deux principes de repérage nous permettent de distinguer les fragments du reste du texte : tout d’abord un repérage « matériel » nous aide à classer les fragments premièrement selon les marques du paratexte (présence de titres vs absence de titres), deuxièmement selon la présence et/ou l’absence de marques typographiques (italiques vs romain), et troisièmement selon leur longueur/brièveté ( longs vs courts) ; ensuite, un repérage stylistique nous permet de distinguer des genres divers dans les fragments.
Or, les caractéristiques externes des discours fragmentés (brièveté, changement de typographie, dénomination différente etc.) ne définissent pas à elles seules le phénomène de la fragmentation. Elles en constituent uniquement les observables. Afin de saisir le fonctionnement des différents types de fragments présents dans notre corpus, il est nécessaire de les prendre en compte dans toute leur complexité, en relation donc avec d’autres notions qu’ils mettent en jeu.
2. La fragmentation comme phénomène d’énonciation énoncée
Dans un deuxième temps, en prenant en compte la présence de l’énonciateur dans le texte, son statut énonciatif, il s’agit de considérer la fragmentation comme phénomène d’énonciation énoncée. Nous avons notamment relevé un éparpillement de la fonction de narration. Ainsi différentes formes ont pu être observées. Tout d’abord en faisant la distinction entre l’énonciateur non énoncé et l’énonciateur énoncé qui est fonction de la présence ou de l’absence de l’énonciateur dans le texte. Dans les cas d’énonciation non énoncée le narrateur ne se manifeste pas : c’est la « voix du texte » qui parle.
Ensuite, à l’intérieur de l’énonciation énoncée, plusieurs statuts sont possibles pour le narrateur. Dans la plupart des cas, il n’est pas le seul à assumer la fonction narrative : de fait, il fonctionne souvent de pair avec une autre instance, qui peut par exemple correspondre à un narrateur-scripteur ou alors à une observateur délégué du narrateur principal, ou encore on pourrait avoir à faire à une « chaîne narrative », d’autres instances narratives pouvant participer à la narration du récit. Dans ce cas, ce rôle est joué aussi bien par des acteurs du récit que par des acteurs non actorialisés.
Un autre phénomène intéressant a attiré notre attention dans le corpus dans le cadre de l’énonciation énoncée : la présence de formes scripturales, prenant la forme de notes, de thèses de doctorat, d’affiches etc., traduisant également la présence de pratiques discursives diverses : journal intime, genre épistolaire, contes etc. L’étude de cette dimension de la fragmentation s’est révélée donc fructueuse, dans le sens où elle nous a permis de faire ressortir un éclatement de l’instance énonciative et une diversification de sa présence dans le texte global.
Effets de sens de la fragmentation
Dans notre corpus, cet ensemble de dispositifs énonciatifs aboutit à un effet d’hétérogénéité. La position de l’instance de l’énonciation n’est pas focalisée mais dispersée, multiple et se construit à l’intersection de cette hétérogénéité. Cette présence fragmentée de l’énonciateur dans le texte crée par ailleurs un effet de profondeur et de mise en abyme de la narration par le montage des textes, ainsi qu’une narration diffuse et ambivalente, la « voix » du texte ne dépendant pas d’une instance homogène, seule et unique responsable de la narration. Un effet d’« écho » se crée par ailleurs grâce à la présence de différents types de narrateurs qui brisent l’unicité de la voix narrative principale par l’affrontement des voix qui se profilent. Un effet de « polyphonie » et de « profondeur » se dégage de ce type de narration morcelée par la présence de voix, de points de vue, de formes scripturales et de pratiques discursives diverses dans le récit. Dans ce cas, on observe ainsi un effet d‘effacement de l’énonciation singulière au profit d‘une énonciation collective.
3. La fragmentation comme narration
Enfin, nous avons approché le fragment comme une narration, celle-ci étant considérée comme un acte énonciatif qui affecte le raconté. En prenant en compte le mode de présence de l’énonciateur dans le texte, nous avons observé un ensemble d’opérations énonciatives qui se déclinent en débrayages et embrayages, en changements de perspective, de points de vue et de focalisations, en collages et en juxtaposition de pratiques discursives diverses, etc.
Notre objectif était de rendre compte de l’organisation sémiotique du discours fragmenté et des effets de sens que la fragmentation produit sur le rapport expression/contenu. A ce sujet, il nous a paru que les différents cas de fragmentation : textuelle, narrative et énonciative atteignent la surface textuelle et par conséquent l’examen de la manifestation linéaire des textes esthétiques semble revêtir dans notre corpus d’autres fonctions que celles qui consistent à rendre visible les structures profondes, ou la fabula. Par l’intermédiaire du concept de mise en intrigue, nous avons pu apercevoir que cette notion se rapporte autant à la configuration de l’histoire racontée qu’à celle du récit qui le prend en charge à travers la narration. L’intrigue nous a apparu ainsi comme une articulation d’éléments, une forme narrative, servant de cadre à l’interprétation des éléments figuratifs. Pour nous, la mise en intrigue ne provient pas uniquement de l’action racontée ; elle s’étend à la configuration des formes, à l’agencement des unités discursives, à la pratique interprétative et aux relations que le lecteur doit actualiser à partir de la mise en discours. C’est là que nous voyons une dynamique, une tension interprétative provenant de la réticence textuelle et de cette cohérence que le texte refuse de donner d’emblée. Dans notre rôle de lecteur des textes fragmentés nous sommes bien plus « mis en intrigue » par les formes de fragmentation du texte, les effets et les interprétations qu’elles nous obligent à faire, que par l’action représentée.
Une dernière problématique, mais pas la moins importante que l’écriture fragmentaire met en jeu et que nous voudrions traiter rapidement, est la prise en compte d’une approche de la lecture qui se singularise par rapport à la lecture « continue » et qui tient compte de la fragmentation. Il est intéressant d’observer la coopération particulière qui apparaît entre l’énonciateur et l’énonciataire du texte à travers la forme fragmentée ainsi que les positions de lecture et le rôle énonciatif du lecteur. En effet, comme nous l’avons déjà indiqué, les différentes formes de fragmentation présentes dans le texte marquent une accumulation chaotique, un « trop plein » de sens, qui non seulement peut provoquer un effet d’incohérence pour le lecteur, (il s’agit d’une lecture perturbante, déceptive), mais par la diffraction et la position complexe de l’énonciateur, invitent le lecteur à interagir (lecture attentive et participative).
En effet, il nous semble que dans les textes fragmentés notamment, la place et le rôle du lecteur de même que les conditions d’interaction avec lui sont inscrites dans le texte. L’expérience esthétique du discontinu se transforme pour le lecteur en une pratique d’élaboration de la signification, puisque, comme nous l’avons dit plus haut, un rapport existe entre la forme de présentation du texte et le lecteur auquel celui-ci est destiné.
En effet, « confronté à une expérience prolongée de la suspension et de l’interruption, à l’inconfort durable d’une fragmentation et d’une discontinuité qui empêche aussi bien de lire les séries ensemble que de les lire séparément, – sans parler de l’énigmatique et impitoyable progression du récit de fiction », le lecteur des textes fragmentés développerait selon M. Charles « un mouvement compensatoire de quête des points de contact, de fabrication quasi obsessionnelle de liens sémantiques » (1977: 55). En termes de lecture cela sous-entend pour le lecteur l’obligation de ne pas « sauter par dessus les « manques » du texte, ses failles, [ses] lacunes [et ses] esquives, comme sur autant d’accidents secondaires, pour reconstituer un texte plein, car c’est dans les « blancs » du texte que jouent tous les possibles, c’est-à-dire que peut se construire une lecture » (Ibid.).
Il faut souligner par ailleurs que dans ce cas, la position du lecteur n’est pas celle d’un simple narrataire à qui un narrateur raconte une histoire. Au contraire, il s’agit d’une position active, qui évalue, assume, rejette certains Discours[2] au profit de certains autres. Des compétences autres que narratives lui sont nécessaires afin de construire la cohérence des récits fragmentés.
Par ailleurs, la structure fragmentée du texte met également en jeu une véridiction fragmentée. De fait, le lecteur est placé face à plusieurs perspectives de véridiction, car avec la perturbation des points de vue que la fragmentation met spécialement en place c’est finalement un problème de croires qui est posé. La représentation fragmentée de ces discours prévoit pour le lecteur un travail de construction et de mise en évidence des réseaux de sens ainsi constitués. Elle consiste dans le choix que le lecteur est toujours amené à faire entre le fil syntagmatique et les réseaux paradigmatiques.
D’un autre côté, outre le fait que la fragmentation brise la voix continue du narrateur, elle contribue en même temps à renouveler la place du lecteur. Dans le dialogisme ou la polyphonie de la pensée fragmentée obtenue par le morcellement du texte, le lecteur trouvera des propositions alternatives de dés-ordre ou de contre-ordre par rapport à une doxa donnée. C’est un nouveau croire et une nouvelle approche du monde que le lecteur construit à partir de sa propre expérience du texte et du type de saisie qu’il lui a appliqué. Un croire né, advenu, fabriqué de la confrontation des Discours que le texte fragmenté met en scène et d’une perception du sens en articulation. La fragmentation guide le lecteur vers une perception du monde qui passe par le figuratif et les effets poétiques des figures mises en discours.
Chez Kadaré notamment, plutôt que de fonctionner comme une représentation homogène de ce qui est communiqué par le sujet énonciateur, le sens se donne, se livre à l’interprétation, comme une sorte de dialogue abstrait, comme un concert de voix orchestrées dans le langage. Un jeu complexe d’intentions croisées, opposées, concurrentes, complémentaires ou contradictoires peuvent se dessiner ainsi dans un texte. Le jeu des instances narratives dont nous avons vu quelques exemples, engendre ainsi une polyphonie complexe. Elle caractérise non seulement le texte du roman, mais sa forme sémiotique. La composition de l’œuvre qui met en scène cette plurivocalité prend ainsi une valeur artistique et esthétique.
Pour conclure, on peut dire qu’une dialectique particulière s’installe avec le lecteur à travers la mise en discours de l’ensemble des procédés narratifs que nous avons observés ci-dessus. A travers la forme fragmentée du texte, le lecteur vit une expérience nouvelle au contact d’un monde qu’il ne connaît pas et dans des conditions de lecture et d’instauration de cohérence qui ne lui sont pas habituelles. A travers cette nouvelle forme de convocation du travail du lecteur, il peut s’agir d’une visée transformatrice, qui contribue, à travers les stratégies textuelles, à changer les représentations et à modifier la perception du sujet récepteur. Par la place particulière que l’interaction énonciative désigne au lecteur, l’action que le texte provoque chez celui-ci se révèle être un moyen de saisie pour le troubler, le déranger et le convertir à un croire autre que celui du Discours social. Mais outre cette fonction subversive, le Discours poétique enrichit le rapport au monde du lecteur et c’est là une des visées fondamentales de la littérature.
références bibliographiques
Charles M., 1977, Rhétorique de la lecture, Seuil.
COQUET J.C., 1973, Sémiotique littéraire, Mame.
Geninasca J., 1997, La parole littéraire, PUF
Dictionnaire universel des littératures (1994).
[2] Discours (avec une capitale), désigne selon J. Geninasca « un concept qui, articulant sémiotique du monde naturel et sémiotique de l’interaction, est en mesure de définir un projet d’anthropologie culturelle. […] L’ensemble des relations de compatibilité, de non-compatibilité, de similitude ou de dissimilitude qui lient une pluralité de Discours à l’intérieur d’un « champ dialogique » constitue le « dialogisme » (1997 : 195).