Accueil / Sémio_2010 / semio_2010 a-b / Figures épistémologiques de la fragmentation – Semir BADIR

FNRS / Université de Liège

Résumé : Nous faisons l’hypothèse que la fragmentation gouverne à la fois l’écriture et le savoir que cette écriture transmet. Elle est par conséquent considérée dans cet article comme un genre, tant discursif qu’épistémique. Cette hypothèse est éprouvée à travers la lecture de trois auteurs que bien des choses — la discipline, l’objet, le style — séparent a priori : Karl R. Popper, Louis Hjelmslev et Roland Barthes. Nous cherchons à évaluer le rapport que chacun de ces auteurs entretient avec la fragmentation en fonction de quatre traits sémantiques : la négativité, l’hétérogénéité, l’irréversibilité et la valeur de synecdoque, traits qu’une étude lexicologique aura préalablement permis de dégager sur la base des acceptions techniques du terme fragmentation.

Introduction : Pour une épistémologie des pratiques discursives de savoir

Dans la langue ordinaire, le savoir contient à la fois une compétence (par exemple, dans l’expression faire montre d’un grand savoir) et ce qu’il résulte de cette compétence (le savoir accumulé depuis le fond des âges). Plutôt que d’établir a priori deux concepts distincts, il vaut mieux prêter attention à cet usage langagier qui les maintient confondus. De fait, la répartition entre des savoirs théoriques — énoncés désincarnés faits de concepts, de règles et de méthodes — et des applications instrumentalisées et professionnalisées n’a pas toujours été perçue comme allant de soi (voir Fontanille 2009). Cette répartition instruit une gnoséologie historiquement située (elle ne devient consensuelle qu’au début du XIXe siècle) et non dépourvue de caractères épistémologiques spécifiques. Ainsi, par exemple, lorsque François Rastier intitule un ouvrage de synthèse Arts et Sciences du texte (2001), il accrédite l’effectivité d’une telle répartition, bien que ce soit assurément un aspect significatif de sa réflexion théorique que de ne pas s’en tenir aux seules sciences du texte (la poétique, la sémiotique, la critique littéraire, etc.) mais de vouloir accueillir également les arts du texte (l’herméneutique matérielle, la rhétorique, la philologie numérique,…). Nombre de travaux historiques (Gusdorf 1966 ; Caron 1992) mettent en évidence le caractère non universel de la répartition entre compétence, acte et objet.

Il est vrai qu’une telle insistance à joindre la pratique à la théorie ne se comprend bien qu’en opposition avec le courant dominant des travaux en théorie de la connaissance, lequel est orienté presque exclusivement vers les sciences. Durant les deux siècles précédents, en effet, une forme d’exultation rationaliste a accompagné la théorisation de la connaissance, en fonction de laquelle une science est tenue essentiellement pour un objet (la méthode scientifique, les lois de telle ou telle science particulière) et seulement de façon accessoire comme une pratique. La sociologie des sciences a certes apporté, dans le dernier quart du XXe siècle, un contrepoint perçu aussitôt comme critique à l’égard de l’épistémologie (Latour 1988 & 1989 ; Bourdieu 2001). Mais elle n’a pas cherché à sortir du cadre gnoséologique tracé par l’épistémologie classique (celle d’un Bachelard comme celle d’un Popper), en quoi elle se montrait en effet polémique ; et, en mettant l’emphase sur le caractère social de la pratique scientifique, elle n’a pas permis que se développe une théorie spécifique du savoir en tant que pratique.

Entre le savoir et les sciences, on retiendra trois différences sémantiques permettant de faire contraster les approches épistémologiques portées à leur endroit. Premièrement, le concept de savoir comprend un champ d’activités plus large que celui de science. Les savoirs pratiques (par exemple, le code de la route et les autres savoirs liés aux pratiques culturelles), les savoirs techniques (le savoir des « Arts & métiers »), les savoirs spirituels et artistiques sont généralement écartés de la réflexion qui se porte à l’endroit des sciences. Deuxièmement, et corrélativement, la définition des sciences tend à la normativité ; elle s’articule autour d’une norme ou d’un noyau, qui n’est d’ailleurs pas autrement désignée que par l’expression de « sciences dures »[1] ; les savoirs ne connaissent pas une telle norme — quel en serait le prototype ? Troisièmement, les sciences sont conçues, dans toutes les théories de connaissance actuelles, à l’horizon d’une gnoséologie précise, celle qui configure des disciplines ; le savoir est beaucoup plus dynamique, trop fluctuant pour être appréhendé par la caractérisation disciplinaire.

Enfin, le concept de savoir est pris ici dans une généralité non catégoriale : non pas le savoir (comme on parlait jadis, le plus souvent avec une majuscule, de « la Science ») mais du savoir, de l’activité épistémique et spéculative indifférenciée dans sa diversité même. C’est dire que l’approche sémiotique que l’on voudrait privilégier dans cet essai se place à un niveau d’abstraction assez grand pour atteindre un niveau formel, sans pour autant chercher à ériger une forme d’idéalité transcendante vis-à-vis des pratiques empiriques.

Il n’en reste pas moins que, même à ce niveau de généralité, les spécificités liées aux pratiques discursives de savoir méritent d’être interrogées pour elles-mêmes. Il ne suffit pas d’appliquer les méthodes d’analyse héritées de l’étude d’autres discours et d’autres pratiques (méthodes présentées notamment dans Fontanille 1998 & 2008) pour que le savoir s’en trouve spécifié. Cette manière ne ferait qu’étendre au savoir le champ du toujours-déjà connu des catégories sémiotiques. Il s’agirait plutôt d’ajuster, en les renvoyant l’une à l’autre, deux formes de questionnement : l’une propre au champ du savoir ; appelons-la par commodité, quoiqu’elle connaisse plus d’une dénomination, l’investigation épistémologique ; l’autre relative à la méthode d’approche, la sémiotique. Le pari qui guide une telle hypothèse est que ces formes de questionnement puissent s’éclairer mutuellement à l’occasion de leur rencontre.

Les formes de questionnement qui nous occuperont ici se rencontrent sur la notion de genre. Or, typiquement, une analyse sémiotique qui ne prêterait pas attention aux spécificités épistémiques en abordant la question des genres ne peut guère recueillir l’attention des praticiens du savoir concernés par lesdits genres. Par exemple, une étude sémiotique au sujet de l’article scientifique, en tant que genre discursif particulier, ne dévoilera en somme de ce genre rien qui ne soit connu (même si non décrit) pour ses praticiens en raison du fait qu’elle prend la scientificité pour une catégorie acquise. Bien loin d’une telle démarche, dont nous ne nions pas qu’elle puisse avoir ses intérêts, nous cherchons dans le genre, dans ses propriétés discursives et dans le statut qui lui est conféré dans la pratique, la possibilité d’enquêter sur les spécificités épistémiques. Bref, le fragment sera considéré à la fois comme un genre discursif et comme un genre épistémique.

Trois auteurs peuvent, sur ce sujet, nous éclairer. À partir de Karl R. Popper (1902-1994), la fragmentation reçoit une assise que l’on peut qualifier, a posteriori, de classique en épistémologie. Louis Hjelmslev (1899-1965) en fait une forme contrastive de pratique discursive face à la forme de l’analyse. Tout au contraire, le genre du fragment trouve chez Roland Barthes (1915-1980) un statut privilégié. Afin de rendre possible des liaisons entre ces trois penseurs, nous proposons préalablement une analyse sémantique de la fragmentation en fonction des usages que connaît ce terme dans un grand nombre de domaines techniques et savants.

Prévenons enfin une objection méthodologique. Le fragment et la fragmentation sont certes a priori des notions distinctes. Si nous les joignons l’une à l’autre c’est sur le principe mis en avant d’emblée, à savoir que le fragment n’est pas considéré seulement comme un objet textuel mais bien comme une pratique de langage, pratique qui engage une forme épistémique particulière, cela même que l’on peut appeler « fragmentation ». Nous verrons toutefois que la dissimilation de la fragmentation et du fragment demeure, dans bien des cas, opératoire.

Analyse sémantique

Fragmentation connaît un grand nombre d’acceptions. En collationnant les entrées de différents dictionnaires (TLFi, Wikipedia français et anglais, Le Robert, Le Grand Larousse), on peut relever une quinzaine de définitions dans des domaines techniques ou savants variés, de l’armement (bombe à fragmentation) au droit international, de la musique à la téléphonie mobile :

Armement (bombe à fragmentation) : bombe qui produit de nombreux éclats tranchants.

Biologie : forme de clonage par division d’un organisme (par exemple, chez l’étoile de mer).

Biologie cellulaire : division cellulaire normale ou par dysfonctionnement.

Chimie (1) : lors de la combustion, division d’une particule en plusieurs particules.

Chimie (2) : dissociation chimique, souhaitée ou non, lors d’un procédé expérimental.

Droit international : multiplication et particularisation des régimes de droit.

Environnement : barrière écologique qui entrave la circulation normale des espèces.

Finance : dans un monde globalisé, décentralisation des marchés.

Génétique : rupture du chromosome, déterminant des modifications numériques du génome et entraînant sa mutation.

Géographie urbaine : hétérogénéité et discontinuité des espaces sociaux urbains.

Géomorphologie : réduction d’une roche cohérente en fragments, par exemple sous l’action de racines de plantes.

Informatique : éparpillement des données d’un fichier sur le disque dur.

Linguistique : division d’une langue en sous-dialectes entravant l’intercompréhension.

Musicologie : division d’une idée musicale en segments (Schoenberg).

Téléphonie mobile : disparité des caractéristiques techniques des téléphones portables, source de problèmes pour les applications et les logiciels.

Volcanologie : division de la lave en morceaux.

L’analyse sémantique componentielle permet d’extraire quatre sèmes récurrents : /négatif/, /irréversible/, /hétérogène/, /valeur de synecdoque/. Nous présentons ci-dessous sous forme de tableau leur distribution sur les différentes acceptions.

sèmes à

â acceptions

/négatif/

/irréversible/

/hétérogène/

/valeur de synecdoque/

Armement

x

x

x

Biologie

x

x

Biologie cellulaire

x

x

x

Chimie (1)

x

Chimie (2)

x

x

Droit international

x

x

x

Environnement

x

x

Finance

x

x

Génétique

x

x

x

Géomorphologie

x

x

Géographie urbaine

x

x

Informatique

x

x

Linguistique

x

x

x

Musicologie

x

Téléphonie mobile

x

x

Volcanologie

x

x

On remarque que les sèmes /négatif/ et /hétérogène/ sont souvent extraits par paire. Un lien de cause à conséquence s’établit fréquemment entre eux et permet la réécriture de /négatif/ (qui ne prend acte d’abord que de la présence d’un marqueur : dé-, dys-, in-, etc.) en /destructeur/ ou /néfaste/. À cela peut s’ajouter un modalisateur axiologique : ce qui est /néfaste/ est aussi /mauvais/ (selon les normes du domaine, par exemple en droit international ou en environnement, mais à l’exception notable de l’armement ; dans ce dernier cas, on remarquera que des normes externes — celles des associations pacifistes et droits-de-l’hommiste — prennent la bombe à fragmentation pour cible privilégiée au sein de la réprobation générale qui recouvre le domaine de l’armement). L’absence du sème /négatif/, notamment dans les domaines épistémiques (en théorie musicale, en biologie), permet l’extraction des autres sèmes : l’/irréversibilité/ est la marque propre de la fragmentation en milieu naturel ; la /valeur de synecdoque/ affiche le pouvoir méréologique propre à la fragmentation face à d’autres procédés de division, en particulier dans les domaines théoriques.

Une molécule sémique composée des sèmes /négatif/, /irréversible/, /hétérogène/ et /valeur de synecdoque/ peut ainsi être constituée. C’est à partir d’elle que va être interrogé le genre épistémique et discursif de la fragmentation selon nos trois auteurs.

La fragmentation à partir de Popper

Reconnaissons pour commencer que fragmentation n’est pas un terme utilisé par Popper, du moins à notre connaissance, et que, dès lors, il sera toujours contestable qu’il puisse y tenir le rôle d’un concept. Si on croit néanmoins pouvoir lui accorder une place dans sa pensée, c’est en fonction des concepts d’induction et de déduction qui sont, pour leur part, centraux dans l’argumentation que Popper développe face à des épistémologies concurrentes. On peut en effet considérer que l’originalité des arguments poppériens repose, pour une grande part, sur l’hétérogénéité qu’il attribue à la connaissance. Trois arguments principaux peuvent être avancés pour appuyer cette proposition.

Premièrement, on sait que Popper vise pour principal adversaire le positivisme logique de Carnap et son épistémologie inductive selon laquelle les propositions scientifiques sont vraies et demandent à être vérifiées. Or l’induction, traditionnellement, table sur l’homogénéité du futur au regard du passé : le soleil se lèvera demain parce qu’il en a toujours été ainsi dans le passé. La reformulation poppérienne de l’induction maintient son caractère homogène : une théorie explicative universelle, supputée dans le raisonnement inductif, est une théorie qui rend compte uniformément d’énoncés particuliers décrivant des phénomènes observables (mais non nécessairement observés) (cf. Popper 1978 : 13). La généralisation, selon une logique déductive, du problème posé par l’induction fait état, pour sa part, d’une « asymétrie » (Popper 1973 : 38) entre vérifiabilité et falsifiabilité : si l’on ne peut jamais être sûr de la vérité d’un énoncé universel en fonction d’énoncés particuliers, en revanche la vérité d’un seul énoncé particulier peut suffire à garantir de la fausseté d’un énoncé universel. Cette asymétrie est facteur, selon nous, d’hétérogénéité.

Deuxièmement, le principe de falsifiabilité suppose des « énoncés de base » (des énoncés attestant de faits singuliers) qui ne peuvent ni ne doivent être entièrement déduits de la théorie mise à l’épreuve. Ils sont donc essentiellement hétérogènes avec les énoncés déduits de la théorie. La corroboration de la théorie, qui est le double positif de sa falsifiabilité, n’est également possible que si les éléments corroborants ne sont pas homogènes entre eux, c’est-à-dire s’ils ne sont pas déductibles les uns des autres (cf. Popper 1973 : 270-274).

On voudra peut-être contester qu’une hétérogénéité ainsi extrapolée à partir des concepts d’asymétrie et de non-déduction des énoncés de base soit suffisante à alimenter la fragmentation en tant que genre épistémique. Il est vrai qu’une théorie scientifique ne saurait être, selon Popper, hétérogène par elle-même. Il n’en reste pas moins que la légitimation de cette théorie n’est possible que sur un fond fragmentaire. Qui plus est, l’épistémologie poppérienne est orientée vers la possibilité de rendre également légitime pour elle-même une vision fragmentaire de la connaissance. Ce dessein nous paraît sensible — ceci constitue en tout cas notre troisième argument en faveur d’une fragmentation épistémique sous-jacente à l’épistémologie poppérienne — lorsque Popper tire les conclusions « métaphysiques » de son épistémologie. Il faut, écrit-il, renoncer au « vieil idéal scientifique de l’épistémè » (Popper 1973 : 286), car la connaissance n’est pas unitaire. Il convient d’ailleurs de distinguer selon lui connaissance (ou épistémè) et science : l’énoncé scientifique n’est pas vrai, ni même probable, ce que l’on attendrait volontiers d’une connaissance ; dans son objectivité, et par son empiricité même, l’énoncé scientifique est conjectural. Du reste, le principe de l’uniformité de la nature, auquel recourt en dernier ressort la logique inductive pour asseoir la vérité des énoncés scientifiques, est certes important dans le cadre de l’action pratique ; mais, pour la science, il n’est d’aucune incidence (cf. Popper 1973 : 257-259). De là à dire qu’un principe de non-uniformité règle la démarche scientifique, il n’y a qu’un pas que Popper ne franchit pas. La fragmentation n’est pas pour lui un genre épistémique, plutôt une limite ou un horizon propre au savoir. Mais elle tendra à acquérir ce statut chez ses disciples (chez Imre Lakatos, notamment), et jusque chez Jean Piaget, où les sciences sont regroupées en classes hétérogènes et néanmoins dépendantes les unes des autres (cf. Piaget 1967 : 1172-1178).

Pas davantage on ne saurait admettre, quelques velléités qu’on ait à cet égard, que la fragmentation en tant que genre discursif conduise la pratique du discours épistémologique de Popper. Il n’y a pas d’écriture fragmentaire chez Popper, et la numérotation des paragraphes ne rencontre pas l’usage fragmentaire qu’en a fait, par exemple, un Wittgenstein. Pourtant, les notes, appendices, « postscripts » finissent par prendre dans son œuvre toute la place, et la visée d’un exposé systématique, basé sur des axiomes et des définitions, est abandonnée d’emblée. En somme, tout se passe comme si Popper, ayant rejeté l’idéal unitaire de la connaissance, renonçait à toute forme de généricité, à tout modèle discursif de connaissance.

La fragmentation selon Hjelmslev

Hjelmslev, réputé avoir livré une épistémologie de la linguistique, voire une épistémologie des sciences humaines (cf. Greimas 1991 : 10), est le contemporain de Popper. S’il pratique l’allemand sans difficulté, il n’est pas avéré que Hjelmslev ait eu connaissance de la Logik der Forschung, parue en 1934. Néanmoins l’épistémologie que l’on découvre dans les Prolégomènes à une théorie du langage (1943) et, plus encore, dans le Résumé d’une théorie du langage (publié en 1975 mais rédigé également en 1943) peut être rapprochée de celle de Popper sur deux points capitaux : primo, elle se constitue explicitement en opposition au positivisme logique de Vienne ; secundo, elle signale son originalité en défendant une approche déductive.

Mais sur le point, non moins capital, qui nous occupe ici, la « théorie du langage », ainsi que Hjelmslev désigne son épistémologie, est opposée à l’épistémologie poppérienne. De fait, l’épistémologie hjelmslévienne vise à l’unité de la science et promeut une description homogène des faits empiriques — cette description qu’il appelle analyse. Le genre épistémique que constitue l’analyse est d’ailleurs aussi un genre discursif : le Résumé d’une théorie du langage est entièrement rédigé selon le modèle de l’analyse ; il présente une théorie systématique pour laquelle la définition est l’instrument décisif. Aussi peut-on conclure sans ambages que l’épistémologie hjelmslévienne se tient au plus loin du genre fragmentaire.

Néanmoins on trouve chez Hjelmslev une définition de la fragmentation. L’examen de cette définition peut nous retenir, car elle offre pour la fragmentation le statut de concept qui est recherché. La fragmentation est définie comme le concept opposé au concept d’analyse. Le trait de cette opposition est précisément la non-uniformité de la fragmentation, face à l’uniformité de l’analyse. Les traducteurs français du Résumé rendent comptent de cette opposition par les adjectifs homogène (pour l’analyse) et non homogène (pour la fragmentation) :

Déf 3 : L’analyse consiste en la description d’un objet sur la seule base des relations de dépendances homogènes qu’il entretient avec d’autres objets et que ceux-ci entretiennent entre eux. — La phrase est (sont) analysé(s) en peut être représenté par le symbole : :. — Déf opp : Déf IV fragmentation. — : : Déf 19 partition, Déf 20 articulation. (Hjelmslev 1985 : 89).

Déf IV : La fragmentation consiste en la description d’un objet à travers les relations non homogènes de dépendances qu’il entretient avec d’autres objets et que ceux-ci entretiennent entre eux. — Déf opp : Déf 3 analyse (Hjelmslev 1985 : 90).

Si la fragmentation a pour trait définitoire explicite l’/hétérogénéité/, il n’est pas difficile de lui indexer de façon afférente le trait /négatif/, dès lors que la fragmentation ne tient aucune place dans la théorie du langage. Sa définition même ne fait pas partie du système de cette théorie mais est seulement donnée en guise de supplément, comme en témoigne sa numérotation à part, en chiffre romain. Ajoutons aussi, plus trivialement, que ce qui tient à distance l’un de l’autre les sèmèmes /non homogène/ et /hétérogène/, c’est que le sème /négatif/ est inhérent au premier et qu’il n’est, éventuellement, chez le second, qu’afférent.

La définition donnée ne permet pas d’apercevoir la présence des autres traits sémantiques de la fragmentation repérés grâce à l’analyse des acceptions, à savoir l’/irréversibilité/ et la /valeur de synecdoque/. Il est toutefois, dans le Résumé, un moyen de questionner la présence de traits sémantiques dans un concept en dehors de sa définition. Ce moyen consiste à donner aux représentations graphiques qui accompagnent les définitions une portée théorique sur l’élaboration des concepts et à faire jouer, sur le modèle du test de commutation, des variations significatives entre leurs composantes (cf. Badir 2009).

Malheureusement, il n’y a pas de représentation graphique qui soit donnée de la fragmentation dans le Résumé. L’analyse, en revanche, en est pourvue. La voici :

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Le test de commutation à mettre en œuvre doit chercher à éprouver les limites d’application de l’homogénéité. Il fait varier la représentation graphique de la définition d’une analyse et compare la variante ainsi obtenue avec sa définition (un changement dans la représentation graphique de l’analyse implique-t-il un changement dans sa définition ?) ou avec les représentations graphiques d’autres définitions dérivées de celle de l’analyse (un changement dans la représentation graphique de l’analyse implique-t-il un changement dans d’autres représentations graphiques ?).

Quelles sortes de variation peuvent servir de test ? On peut faire varier, par exemple, le nombre des niveaux hiérarchiques : la définition de l’analyse implique-t-elle nécessairement quatre rangs et perdrait-elle son homogénéité s’il en était autrement ? Réponse aux deux questions : non ; tout laisse croire au contraire que l’analyse peut avoir un nombre indéterminé de rangs sans avoir rien à modifier dans ses relations de dépendances. On peut également faire varier le nombre des embranchements : la définition de l’analyse peut-elle supporter une division tripartite, en dépit de sa représentation graphique ? Réponse : oui, et son homogénéité n’en est nullement atteinte. L’homogénéité des dépendances serait-elle toutefois mise à mal si la représentation graphique faisait valoir, ici une subdivision tripartite, là une subdivision bipartite, et là encore aucune subdivision ? Non, rien dans sa définition ne s’y oppose. Ainsi, jusqu’à présent, l’épreuve de commutation ne peut faire valoir aucune variation suffisamment significative pour que la représentation graphique manque à sa fonction. Aucune de ces variations ne parviendrait à marquer la non-homogénéité des dépendances, ni ne saurait servir, par conséquent, à la représentation d’une fragmentation.

Il doit pourtant exister une sorte de variation qui n’assure pas l’homogénéité des dépendances. Pour l’imaginer, il faut d’abord voir que, dans la définition de l’analyse, l’objet décrit sous lequel d’autres objets sont mis en dépendance est unitaire. Et, comme l’analyse a la propriété d’être continue, chaque objet d’un niveau donné doit être considéré comme l’objet décrit pour les objets des niveaux inférieurs qui sont sous sa dépendance. Il suffira alors de produire une représentation où un objet d’un niveau donné de description est mis sous la dépendance de deux objets du niveau directement supérieur pour que l’homogénéité de l’analyse soit rompue. Soit, par exemple, la représentation graphique suivante, où l’objet x, appartenant au 3e niveau, est mis sous la dépendance des deux objets du 2e niveau :

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Il faut toutefois prendre garde à l’interprétation de cette variation. Un objet peut bien mettre sous sa dépendance, si l’utilité s’en fait sentir, deux descriptions. Ainsi, si x était l’objet à décrire, il ne faudrait pas s’inquiéter outre mesure de la disposition graphique présentée ci-dessus. Du reste, ce cas théorique est prévu par Hjelmslev ; il s’agit du complexe d’analyses, et la représentation graphique qu’il en donne correspond, pourvu qu’on centre le regard sur l’objet x, à la disposition graphique de notre Fig. 2.

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Du reste, il n’est pas difficile d’imaginer une application de ce concept dans le champ de la théorie du langage, puisque c’est un complexe d’analyse qui permet d’apparier l’une à l’autre une analyse syntagmatique et une analyse paradigmatique :

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Pour revenir au problème théorique qui nous occupe, il faut reconnaître que l’orientation usuelle de haut en bas donnée dans la représentation d’une hiérarchie, notamment dans Fig. 1, est conventionnelle, et la représentation du complexe d’analyses (Fig. 3) atteste que cette convention n’a aucune incidence sur les concepts de la théorie du langage, puisque, dans cette représentation, une analyse est présentée de haut en bas, et une autre de bas en haut, l’objet à décrire ayant été placé en position intermédiaire. Il importe dès lors, afin d’interpréter convenablement la variation contenue dans Fig. 2, d’admettre qu’y est représentée une seule description, bien que cette description ne corresponde pas à une division continue mais peut aussi, pour certains de ses objets, consister en une réunion. Aussi la description n’est-elle plus homogène quand elle compte plus d’un type de relation de dépendance. Elle correspond dans ce cas à une fragmentation.

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Un cas typique de fragmentation concerne la relation de dépendance entre le monde et l’homme dans les sciences anthropologiques. Nous le simplifions à l’extrême pour les besoins de l’illustration. À certains égards, le monde se laisse décrire selon la division traditionnelle entre nature et culture. Dans la nature, on distinguera parmi différentes espèces celle de l’homme ; dans la culture, pareillement, on distinguera l’agent humain de ses valeurs, de ses normes, de ses institutions et de ses artefacts. Aussi l’homme pourra-t-il être tenu à la fois comme une composante de l’analyse de la nature et comme une composante de l’analyse de la culture ; il réunira les deux analyses sur le modèle général d’une fragmentation.

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Sur une telle figure il est possible d’indexer les deux autres traits sémantiques de la fragmentation. D’une part, une telle figure propose une description irréversible, alors que ce n’est jamais le cas pour une description analytique. Une analyse, en effet, ne connaît qu’un seul chemin, parcourable dans les deux sens ; si l’on veut restituer l’objet qui a été analysé, il est possible de le faire : il suffit de « remonter » le chemin de l’analyse. Dans une fragmentation, en revanche, il est des carrefours où plusieurs chemins se présentent, de sorte qu’il est impossible de tester la validité d’une description fragmentaire.

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Illustrons. Le point de départ de l’analyse choisi par une science donnée laissera un reste difficile à analyser, et seulement à des niveaux très reculés. Mais ce reste pourrait au contraire être le point d’entrée choisi dans l’analyse selon une autre méthode. Telle est à peu près la situation de la logique formelle et de la phénoménologie de la perception pour l’analyse du sens : la logique privilégiant les contenus conceptuels, la phénoménologie de la perception partant des sensations. Qui chercherait à réunir ces deux approches du sens ne saurait parvenir à restituer l’intégralité de leur objet, car l’analyse logique et l’analyse phénoménologique oblige à des choix analytiques irréconciliables. Ces deux analyses, confrontées l’une à l’autre, offrent dès lors une vue fragmentaire de leur objet.

D’autre part, la fragmentation offre une description à valeur synecdochique. Ce qui constitue des composantes d’analyse pour un premier objet (c’est-à-dire des « formes ») devient des données à partir desquelles se donne un second objet (des « substances »). Autrement dit, un objet particulier est analysable en des objets généraux qui réunissent chacun en eux-mêmes les premières divisions de l’objet particulier.

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Tel est, en sémiotique, le rapport des pratiques culturelles et des textes en tant qu’objets. Les pratiques discursives s’analysent en un plan d’expression que constituent les médias (livre, presse, télévision, affiches publicitaires, Internet…) et un plan de contenu investi par les discours (médical, juridique, scolaire, littéraire, etc.). Mais les médias et les discours sont aussi les substances dans lesquelles sont décrits les textes, des « contextes matériels » et des « énonciations » qui déterminent les formes textuelles. On prétend alors analyser dans un texte les pratiques discursives elles-mêmes en fonction des « traces » que celles-ci laissent dans celui-là. En réalité, il n’y a pas là d’analyse à proprement parler, mais une description fragmentaire des pratiques à partir des textes. C’est le chemin emprunté par l’ « analyse du discours » et par d’autres approches énonciatives.

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Fig. 9 : Autre exemple de fragmentation : entre l’analyse des pratiques et l’analyse des textes, l’ « analyse du discours »

On le voit, Hjelmslev a fourni au genre épistémique de la fragmentation une définition suffisant à en faire un concept à part entière, compatible avec ses usages dans des domaines techniques et pratiques variés. La fragmentation est définie prioritairement par l’hétérogénéité de ses relations ; cette définition est négative dès lors qu’elle consiste à opposer la fragmentation à l’analyse (l’hétérogénéité étant alors interprétée comme absence d’homogénéité). Elle peut toutefois être définie plus positivement par deux propriétés dérivées : par l’irréversibilité de sa description ainsi que par la valeur synecdochique qui lui est accordée.

La fragmentation chez Barthes

On finira ce parcours très… fragmentaire avec le dernier Barthes. Barthes emploie et thématise le fragment depuis au moins Le Plaisir du texte (1971). L’engagement réflexif que suscite le Roland Barthes par Roland Barthes et que met définitivement en place l’enseignement au Collège de France va le conduire à considérer la portée épistémique de ce genre « littéraire ». Quant au terme de fragmentation, il constitue peut-être dans son œuvre un hapax. Cette occurrence, dans la Leçon (1978), mérite toutefois qu’on la regarde de près. La voici :

Et je me persuade de plus en plus, soit en écrivant, soit en enseignant, que l’opération fondamentale de cette méthode de déprise, c’est, si l’on écrit, la fragmentation, si l’on expose, la digression, ou, pour le dire d’un mot précieusement ambigu : l’excursion (Barthes 1978 : 42).

La déprise dont il est question porte contre « la fatalité du pouvoir » du discours (le « fascisme » de la langue). Elle entre dans une gradation qui part de l’allègement, conduit au « jeu » (déjouer le pouvoir), pour aboutir à cette forme libératrice de dégagement qui constitue une mise en échec du pouvoir, dès lors que celui-ci est prétendu fatal.

Attribuer au discours un pouvoir fatal, c’est entériner le bien-fondé de l’analyse qui se porte à son endroit. Le pouvoir en effet suppose un ordre (une uniformité) et une hiérarchie (des rapports de dépendance), lesquels sont bien, dans le champ descriptif, les attributs spécifiques de l’analyse. Chercher à déprendre de ce pouvoir, cela revient donc aussi, dans le champ discursif et épistémique, à mener une action à l’encontre de l’analyse. La fragmentation est le moyen d’écriture de cette déprise.

La fragmentation suppose une analyse préalable, de même que la déprise du pouvoir présuppose l’effectivité de ce pouvoir. Il s’agit d’aller à contre-courant, non de chercher à abolir le courant lui-même. La déprise peut être clairement observée dans le dossier génétique du Roland Barthes par Roland Barthes, tel qu’il a été partiellement publié sous le titre Le Lexique de l’auteur (2010) : le projet du livre, commande de l’éditeur, commence pour Barthes avec une indexation systématique de son œuvre (livres et articles) en thèmes et figures. Ce travail est semblable à celui qu’il avait mené, vingt-cinq ans plus tôt, dans l’œuvre de Michelet pour le livre qu’il lui a consacré dans cette même collection qui accueillera le Roland Barthes par Roland Barthes. L’indexation mène, dans un second temps, à la constitution d’un glossaire, ordonnant les thèmes selon l’ordre alphabétique (goût de l’auteur pour la « forme-dictionnaire ») ou selon d’autres modes de sélection, notamment celle que Barthes sollicite auprès de ses étudiants à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Dans un troisième temps, un réseau sémantique est projeté, qui empile un système raisonné sur le système indexé. Et ce n’est que dans un quatrième temps, enfin, pour répondre à une motion intérieure (le découragement qui gagne l’auteur devant le travail entrepris), que la déprise agit et relance le travail dans une tout autre direction : l’écriture des fragments. Le genre des fragments n’a donc rien de spontané dans le Roland Barthes par Roland Barthes. Il résulte du combat que l’auteur a mené contre l’auto-analyse de son œuvre. L’écriture des fragments, ou fragmentation, s’inscrit bien dès lors dans une pratique dont elle est l’opération finale de déprise.

Isoler les fragments à la manière d’objets textuels, c’est risquer de perdre une grande partie de leur valeur. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, juste après le passage cité ci-dessus, Barthes propose une image de la fragmentation et de la méthode de déprise dont elle est l’instrument. Cette image est celle d’une pratique qui ne se fait ni tout à fait seul ni tout à fait à deux :

J’aimerais donc que la parole et l’écoute qui se tresseront ici soient semblables aux allées et venues d’un enfant qui joue autour de sa mère, qui s’en éloigne, puis retourne vers elle pour lui rapporter un caillou, un brin de laine, dessinant de la sorte autour d’un centre paisible toute une aire de jeu, à l’intérieur de laquelle le caillou, la laine importent finalement moins que le don plein de zèle qui en est fait (Barthes 1978 : 42-43).

Le don de l’écriture comme celui de la parole ne peuvent être versés deux fois. Le Vivre-ensemble, le Neutre, le Haïku importent moins que les manières dont Barthes les présentent à l’auditoire, nombreux, du Collège de France. Ce ne sont pas des concepts, à peine des notions que le professeur met au centre de son discours. Un concept pourrait être exposé indéfiniment, reconstruit chaque année dans son système propre d’élaboration. Une notion ou un thème pourraient être continûment explorés, déployés avec une érudition de mieux en mieux soutenue au fil des années. Mais une nuance, une fois perçue et offerte, est versée dans le pot commun du savoir. La sémiologie, selon Barthes, n’est rien d’autre que l’écoute ou la vision des nuances (Barthes 2002 : 37).

Les nuances ne vivent que le temps d’une personnification, d’une anima. Leur élection, parmi tant d’autres notions indifférentes, est l’occasion d’une célébration. Un tel événement ne se prépare pas sans rituel (je commence par répondre aux billets déposés sur mon bureau ; je tire au sort, ou selon l’alphabet, une fiche qui ne dépassera pas tel format, telle durée ; je numérote les paragraphes ; je prévois ma sortie ; j’abandonne toujours un pourboire, un reste pour la soif des philologues qui se pencheront sur mes manuscrits). Le fragment s’écrit sans doute contre la méthode mais il est aussi pour elle, tout de même (il existe une méthode de déprise). La méthode a trop de valeur pour être lâchée ; il suffit de déjouer sa prétention à tout saisir. Ce qui se joue ainsi, dans l’aire d’une séance de cours ou d’un livre, c’est le savoir pris en exemple (le contraire même de pris en faute) ; c’est une mathésis. Et le fragment, la digression, l’ex-cursus sont des clés ouvrant sur des passages dérobés de ce savoir.

Que cette pratique discursive soit aussi une pratique épistémique, c’est ce que Barthes souligne nettement dans la Leçon. En ce début d’année 1977, la linguistique, observe Barthes, est déchirée entre une tendance formaliste, qui ne s’occupe de l’énoncé que dans ses formes les plus stabilisées, analysées, modélisées, et une tendance à l’ouverture, à l’expansion, du côté des sujets parlants, des valeurs sociales, des représentations culturelles. La linguistique travaille ainsi « sur un immense leurre » (Barthes 1978 : 31). De part et d’autre de ses deux tendances, en effet, on s’imagine que ce partage peut s’objectiver dans la distinction de la langue et du discours. La sémiologie est la déconstruction de ce leurre (Barthes 1978 : 30) : tâche à la fois active et négative.

La sémiologie, par sa vision ou son écoute des nuances, sollicite la langue dans son impureté. Bien loin d’être homogène à soi, système sans failles et sans mémoire, celle-ci est pleine des lacunes et des petits excès joués par le discours. La langue même est une fragmentation, « robe faite de rapiéçages faits avec sa propre étoffe » (Saussure 1916 : 235).

Chez Barthes, la fragmentation est une pratique discursive et épistémique pleinement assumée. Parce qu’ « à travers l’écriture le savoir réfléchit sur le savoir » (Barthes 1978 : 19), elle a le statut d’un genre. Non qu’elle puisse véritablement être imitée, suivie par d’autres. Mais elle se fait reconnaître par son interprétation, tel un acteur sur la scène d’un théâtre, et fait valoir les propriétés qui sont les siennes, y compris la /négativité/ et l’/irréversibilité/, selon une axiologie qui lui est favorable.

Conclusions

À partir des trois auteurs retenus, on a vu se dessiner des figures de la fragmentation. La fragmentation ne présente pas toujours le même profil. Elle se renouvelle selon que prédomine dans sa molécule sémique tel ou tel trait sémantique, et suivant l’axiologie, favorable ou défavorable, qui accompagne sa présentation. Son mode de présence, surtout, dans la pensée des auteurs, détermine ce qu’elle peut offrir. Si, chez Barthes, la fragmentation est pleinement réalisée, elle n’est qu’actualisée chez Popper, tangible à l’horizon de l’épistémologie empiriste de la falsification mais non explicitée en tant que telle, et, chez Hjelmslev, elle est remisée dans les potentialités de la théorie du langage, définie mais non utilisée.

Il n’y a que chez Barthes, aussi, que le fragment, en tant que genre discursif, et la fragmentation, comme genre épistémique, sont entièrement conjoints. C’est dans l’effectivité du discours qu’une telle conjonction a lieu, qu’elle se fait entendre et qu’elle se regarde. Un tel discours ne cherche pas à s’objectiver ; il n’use pas de métalangage ni ne donne les règles de sa méthode ; il ne délimite pas d’avance le champ de ses investigations ; il n’entre pas en compétition argumentative avec les autres discours. Avec Barthes, la sémiologie sort de la zone scientifique pour rejoindre, sans fanfare, le savoir et sa sapientia. Dans cette île heureuse, aujourd’hui exotique, délaissée par les institutions de financement, la sémiologie se prête à la fonction que tient l’épistémologie auprès des sciences ; elle réfléchit le savoir, non en braquant vers lui un miroir parabolique, mais en mettant en scène, et en jouant elle-même, quelques scènes dramatiques. Si possible, avec saveur.

Références bibliographiques

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Barthes, Roland 2002 : Le Neutre, Paris, Seuil, Imec.

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Bourdieu, Pierre 2001 : Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir.

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Fontanille, Jacques 2009 : « La sémiotique est-elle un art ? Le faire sémiotique comme “art libéral” », Nouveaux Actes Sémiotiques, http://revues.unilim.fr/nas/document.php?id=3058.

Fontanille, Jacques 2008, Pratiques sémiotiques, Paris, P.U.F.

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Gusdorf, Georges 1966 : De l’histoire des sciences à l’histoire de la pensée (Les sciences humaines et la pensée occidentale, I), Paris, Payot.

Hjelmslev, Louis 1971 : Prolégomènes à une théorie du langage suivi de La Structure fondamentale du langage, Paris, Minuit [2nde édition révisée].

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Latour, Bruno 1989 : La Science en action, Paris, La Découverte.

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Popper, Karl R. 1973 : La Logique de la découverte scientifique, Paris, Payot.

Popper, Karl R. 1978 : La Connaissance objective, Bruxelles, Complexe.

Rastier, François 2001 : Arts et Sciences du texte, Paris, P.U.F.


[1] On remarquera en effet qu’il n’existe pas d’expression lexicalisée non axiologique pour désigner ce que l’on entend par « sciences dures » (comprenant à la fois les sciences physiques, les sciences de la vie et les mathématiques).

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