Accueil / Sémio_2010 / semio_2010 a-b / Figures du détachement – Jean-François BORDRON

Il est courant que certains énoncés philosophiques, extraits d’un texte ou d’une œuvre, puissent paraître à eux seuls représenter la pensée d’un auteur ou un des traits saillants d’une doctrine. Ces énoncés, que l’on peut dire détachés, partagent sans doute beaucoup de leurs caractéristiques avec les proverbes, les sentences, les aphorismes, les fragments ou tout autre genre de la textualité brève, sans pour autant s’identifier totalement à l’un d’entre eux. La première raison en est leur origine même. Ils sont « détachés » et par là entretiennent un rapport singulier avec ce qui, par contrecoup, peut apparaître comme une totalité. En second lieu ils doivent avoir une forme à la fois saillante et représentative. Ils doivent être saillants, au moins sémantiquement, car sinon rien ne les distinguerait de n’importe quel autre énoncé. Ils doivent être représentatifs car là est le sens de leurs rapports à leurs textes d’origine. On remarquera que ces quelques traits, bien que vagues, suffisent à distinguer les énoncés détachés. Ni les proverbes, ni les sentences, ni les aphorismes, ni aucune des formes brèves, curieusement si diverses, ne possèdent les trois critères que nous venons d’énoncer. Ils paraissent donc suffire pour distinguer les énoncés détachés de leurs genres voisins. Mais, la distinction n’apportant pas à elle seule la clarté, il nous faut maintenant essayer de comprendre comment de tels énoncés sont possibles et ce que recouvrent les notions de détachement, de saillance et de  représentativité dans le contexte sémantique qui est le nôtre. Ce faisant, nous serons obligé de laisser de côté les questions, pourtant si importantes, posées par leur prosodie. Notre intention est simplement d’éclairer, autant qu’il est possible, cette propriété toujours étrange du langage que l’on a pu appeler l’ «élasticité du discours»[1].

Le détachement suppose qu’il y ait un tout et qu’il y ait des parties. Avant d’interroger leurs rapports, remarquons que la relation méréologique n’appartient pas seulement à la logique mais est aussi une part essentielle de la rhétorique, qu’il s’agisse de la rhétorique de l’argumentation ou de la rhétorique des figures. Ainsi Ch. Perelman, dans L’empire rhétorique[2] distingue divers types d’arguments dont on peut retenir les exemples suivants :

- les arguments transitifs qui vont de la partie vers le tout (Ainsi faut-il mettre de l’ordre en soi avant de le mettre dans sa famille, puis dans sa famille avant de le mettre dans l’état, etc)

- les arguments par inclusion (un cas particulier se rapporte à un cas plus général)

- Les liaisons de succession

- Les dissociations (réel / apparence, opinion / science, humain / divin, etc.)

- Les mélanges (fusion, amalgame, etc).

On voit par là que, quel que soit le domaine sur lequel porte l’argument, l’acte de l’orateur consiste essentiellement en des divisions et des associations, des distinctions et des amalgames, des tris et des mélanges, des détachements et des greffes. Le discours fait et défait une trame, détache puis recompose. Ainsi ne  peut-on pas, comme nous le verrons, séparer un détachement de la greffe qui lui est corrélative. Ils appartiennent, pour ainsi dire, à la même unité rhétorique.

On constate des manipulations comparables dans la rhétorique des figures. Ainsi le groupe Mu[3] propose un certain nombre d’opérations caractéristiques de la rhétorique iconique et plastique : suppression, adjonction, suppression / adjonction, permutation. On reconnaîtra aisément que les tropes les plus traditionnels ne procèdent pas autrement. 

Cette brève évocation des opérations rhétoriques, tant du point de vue de l’argumentation que de celui des figures, nous autorise au moins à distinguer, quant au détachement, trois ordres de considérations :

a- Le détachement, en tant qu’il induit une tension entre tout et parties textuelles. Nous devrons donc regarder les différents types de rapports que l’on peut, au moins formellement, distinguer du point de vue de leurs structures.

b- Le détachement en tant qu’acte. Il s’agit alors de rechercher quelles peuvent être la dynamique du détachement, son intensité et son étendue. Si une métaphore peut être, selon l’expression de Paul Ricœur, plus ou moins « vive », cela suppose qu’il existe une dynamique des figures. Nous avons parlé en ce sens de la saillance d’un énoncé détaché mais, plus généralement, la dynamique du détachement repose sur l’effectuation d’opérations dont on peut espérer faire un commencement d’inventaire.

c- Le détachement en tant que l’énoncé détaché représente, d’une façon ou d’une autre, le texte dont il est issu. Le terme de représentation, difficilement évitable, est évidemment trompeur car il peut désigner des relations de natures bien différentes, sans rapport avec la représentation au sens du classicisme. L’usage que nous en ferons s’apparente à l’usage peircien du terme d’interprétant.

Tel que nous venons de le présenter, le détachement s’apparente donc à une opération rhétorique assurant, selon la logique d’une certaine forme, un transfert de sens plus ou moins contrôlable (rhétorique des figures). Il propose également une argumentation, ne serait-ce que par le fait qu’il n’y a pas de détachement sans greffe et par là formation d’une nouvelle proposition de sens. Ajoutons l’opération converse : le détachement est un acte herméneutique car il ne peut aller sans interprétation aussi bien du texte source que du texte but. Nous allons prendre quelques repères dans les champs ainsi ouverts sans prétendre en décrire toute la complexité.

1- Le détachement comme relation structurale

La notion de détachement, appliquée à des énoncés, introduit donc une tension entre un texte, qui serait par définition issu d’un autre, et celui qui serait premier et, par hypothèse, complet. Cette opposition est cependant trop simple car la notion de totalité peut se comprendre de plusieurs façons dont deux au moins peuvent nous servir de valeurs extrêmes.

La première, dans le contexte des textes philosophiques, peut être illustrée par l’idée de système. Alexandre Kojève fournit un exemple particulièrement incisif de la pensée du système.  L’exemple suivant se trouve « détaché » de son introduction à son Histoire raisonnée de la philosophie païenne :

« Étant donné que la Syn-thèse (qui est par définition discursive) dit tout ce qu’on peut dire (sans se contredire en le disant), je dois maintenant ou bien me taire, ou bien re-dire ce qui a déjà été dit (et même re-dit un grand nombre de fois). Mais, engagé dans une Introduction, il ne peut être question pour moi d’abandonner le discours. Dans mon cas une redite (au moins) est donc inévitable. Mais, pour ne pas trop vous ennuyer, je vais redire ce que j’ai dit autrement que je ne l’ai fait auparavant. Et comme j’ai été trop long en le disant dans le passé, je tâcherais de rendre ma re-dite à venir aussi courte que possible dans son propre présent. »[4]

Ce passage énonce trois caractéristiques essentielles d’un  discours systématique, du moins idéalement conçu :

- Il est un et total en ce sens qu’une fois énoncé, on ne peut que le répéter. Toute réécriture n’est qu’une paraphrase. Par définition, il y est dit tout ce qu’on peut dire sans se contredire, en sachant qu’on le dit.

- Le système est réflexif en cela qu’il est toujours question en lui du statut de son énonciation. Non seulement son énonciation fait partie de son sens, ce qui est le cas de tous les discours, mais encore elle doit y être pensée en lui comme problème. Il faut donc que le système soit non contradictoire, ce qui est une exigence de cohérence, mais il est en outre nécessaire qu’il soit en accord avec l’acte qui l’institue, ce qui est plus problématique.

- Enfin, ce qui importe particulièrement ici, toute relation d’un énoncé à un autre est une relation interne. Il n’y a pas d’extériorité. Il n’y a pas non plus de sens, du moins de sens systématique, à concevoir un énoncé isolé.

Ces trois traits semblent rendre difficile l’idée d’énoncé détaché, puisqu’une fois isolé, un énoncé issu d’un tel système perdrait l’essentiel de son sens qui lui est précisément donné par sa position dans le système. Ce serait par ailleurs exagérément demander à l’élasticité du discours que d’attendre d’un seul énoncé qu’il résume à lui seul le système. Notons pourtant que cette hypothèse n’est pas en principe exclue. C’est même en un sens ce à quoi aspire cet autre énoncé total qu’est le fragment, tel qu’il fut conçu par le romantisme. Friedrich Schlegel le définit ainsi : « Pareil à une petite œuvre d’art, le fragment doit être totalement détaché du monde environnant, et clos sur lui-même comme un hérisson ». Le fragment est donc, pour ainsi dire, « détaché a priori ». Il n’existe par rapport à lui que des relations externes.

On peut naturellement penser que le système et le fragment ne sont que des fictions philosophiques, des cas idéaux sans rapport avec l’existence textuelle ordinaire. Accordons-leur, au moins par provision, le statut d’idée régulatrice. Ces notions nous sont utiles en effet pour concevoir le lieu formel du détachement. Remarquons également que ces deux notions expriment l’idée limite d’un discours dont la rhétorique serait absolument absente, du moins si l’on entend par rhétorique, comme le font les auteurs cités, un jeu de tri et de mélange. L’absolu, qu’il soit systématique ou fragmentaire, ne possède pas de partie.

Si le système exclut le détachement parce que, étant par définition total, on ne saurait en extraire un énoncé sans lui faire perdre son sens, et si le fragment est toujours déjà détaché, nous devons examiner ce qui se présente d’abord comme une double impossibilité. Quelle en est la raison ?

Observons en premier lieu que la réalité du système, comme celle du fragment, ne sont pas d’abord conçues dans l’ordre de l’expression mais bien dans celui du contenu. Aucune norme ne fixe la taille, même approximative, d’un système ou d’un fragment. On peut imaginer sans paradoxe des systèmes courts et des fragments longs[5]. De plus, comme le souligne le passage que nous venons de citer, on peut toujours répéter, ou même gloser, un système comme cela se voit dans l’histoire de la philosophie.  Mais l’on peut, en un sens qui n’est pas si différent, répéter un fragment. La répétition comme la glose témoignent, selon leurs modalités propres, de la même fascination pour la totalité, l’une dont on éprouve l’effet saisissant, l’autre que l’on parcours sans relâche. Ces deux opérations témoignent au moins du fait que nos deux totalités demandent que l’on introduise pour les définir des considérations sémantiques, leur extension et leur structure matérielle ne suffisant pas à cette tâche, même pour le fragment.

Entre ces deux pôles idéaux que forment le système et le fragment, existe la vaste zone pour laquelle la notion de détachement semble d’abord devoir s’appliquer simplement. Ainsi, partant d’un texte, peut-on extraire un ou plusieurs de ses énoncés pour les inclure dans un recueil de citations, dans un livre de maximes, dans une dissertation, un livre d’histoire etc. Le détachement n’a, redisons-le, de sens que dans le couple détachement / greffe dont nous allons considérer le fonctionnement.

Notons une évidence qui n’est cependant pas sans conséquence : l’énoncé détaché que l’on vient inscrire dans un autre discours n’en reste pas moins présent dans le discours d’origine. Le détachement n’est pas une mutilation mais un déplacement de sens. Il s’ensuit que le sens d’un énoncé tend à se démultiplier, même si l’on conserve intacte l’identité matérielle de son expression. Cette puissance générative de la greffe justifie pleinement la remarque de Montaigne selon laquelle il y a plus à faire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les textes.

Il est cependant possible de faire une remarque exactement inverse. Il arrive qu’en lisant certain auteur, on ait l’impression que certaines formules sont faites tout exprès pour être détachées, par exemple sous forme de citation, de maxime, etc. Il semble que, dans ce cas, la structure sémantique de l’énoncé s’offre comme suffisamment stable pour supporter sans dommage toutes les recontextualisations que  l’on voudra tenter. La formule sartrienne « L’enfer c’est les autres » peut certes être interprétée de façons diverses. On notera pourtant qu’elle offre une structure remarquable, celle de la définition conclusive, d’autant plus frappante ici qu’elle s’accompagne de la saillance du paradoxe. Ces deux qualités, stabilité et éclat, garantissent une certaine identité malgré les variations contextuelles les plus extrêmes. On peut comparer les énoncés doués de ces deux qualités  aux motifs des contes que l’on rencontre dans des récits divers mais toujours reconnaissables. Il existe des recueils de motifs comme il existe des recueils de citations. On remarquera que des structures comme les « motifs », les « thèmes », les « topoï », les « stéréotypes », bien que d’extensions variables, possèdent toutes cette particularité d’être détachables, et par conséquent « greffables », et cela précisément parce que leurs structures internes sont relativement stables. Il nous faut donc constater que les deux propriétés que nous venons de reconnaître aux énoncés détachables, leur générativité et leur stabilité, ne sont pas antagonistes, comme on aurait pu facilement le penser, mais s’offrent au contraire comme les deux faces du même problème. Nous pouvons le formuler ainsi : Comment comprendre le statut d’un énoncé, qui soit à la fois :

- une partie d’un tout plus vaste, à la fois intégrée à ce tout et, en même temps, détachable et donc douée d’une certaine autonome.

- une partie « greffable » et, par là, génératrice de sens nouveau.

- une partie structurellement stable

- une partie comportant une certaine saillance.

Regardons chacun de ces éléments tour à tour.

a- Le passage d’une partie d’une totalité à une autre implique à la fois que quelques éléments demeurent constants et en même temps qu’une opération de duplication ait lieu, car, comme nous l’avons déjà noté, le texte initial ne se trouve pas pour autant mutilé. On peut donner à cette opération de duplication des noms divers : citer, copier, reproduire, retranscrire, réécrire etc. Il nous semble que dans tous les cas l’opération fondamentale est une mimétique, acte profondément mystérieux, mais qui nous donne accès à ce que l’on peut appeler la dimension iconique du langage. Prenons l’exemple de la citation. Citer un énoncé, pour peu que la citation soit exacte, c’est lui conserver une certaine identité, difficile à définir mais néanmoins exigible. Mais, ce même énoncé ou pour mieux dire sa copie, se trouve engagé dans une autre scène où il n’est pas exagéré de dire qu’il « joue » à être l’énoncé cité, où il fait « comme si » il l’était. Il y a un paradoxe de la citation tout à fait semblable au paradoxe du comédien et qui comme lui se nourrit d’une équivoque sur l’identité. Le terme de mimétique résume ce paradoxe qui fait que plus l’identité d’un énoncé paraît préservée par l’exactitude d’une citation, plus celle-ci est précisément une citation, c’est-à-dire autre chose et ailleurs. Remarquons qu’il en va de même pour toutes les activités comportant une dimension mimétique comme l’image ou le théâtre . Il s’agit toujours de préserver une identité en multipliant les scènes de sa manifestation. Cette réflexion étrange qui nous fait dire qu’un personnage joué sur une scène est « le même » qu’un  personnage historique, ou encore qu’un texte cité est le même que ce texte avant toute citation n’est pas différente dans son principe de la permanence que nous attribuons à l’identité dans le temps. On dira sans doute que l’écart qui sépare un personnage et le même personnage vingt ans après n’est pas de même nature que celui qui différencie ce même personnage de son portrait ou de l’imitation qu’en ferait un acteur. Cela est vrai, et même obvie, si l’on pense aux différences car elles sont matérielles. Mais cela n’est certainement pas le cas si l’on  considère l’identité car elle est symbolique. Le problème posé par la mimétique est précisément celui-ci : comment la dimension iconique, qui démultiplie la scénographie, est-elle compatible avec l’identité symbolique ? Nous aborderons de cette question, sous un certain angle, en examinant le problème de la valeur représentative d’un énoncé détaché.

b- Le second aspect qui intéresse notre questionnement nous est fourni par la greffe comprise comme opération complémentaire du détachement. Le problème structural posé par la greffe est celui de l’identité transgénérique. Si l’on admet qu’un genre est une norme qui contraint l’interprétation des énoncés[6], comment est-il possible que le même énoncé puisse conserver quelque signification constante lorsqu’il migre d’un genre à un autre, par exemple sous l’effet d’une citation ? Le problème est au fond le même que celui de la stabilité structurale. Il faut qu’une forme se maintienne d’un genre à l’autre sans être trop déformée par l’effet de la greffe. Remarquons qu’il s’agit ici encore d’un problème d’iconicité (et non, comme plus haut d’identité symbolique[7]). Il existe sans doute des structures stables de natures assez différentes selon les opérations de transfert que l’on peut leur faire subir. Ainsi l’usage, dans un texte ou dans une situation particulière, d’une sentence ou d’un proverbe, repose le plus souvent sur une structure analogique.  D’autres fois, la forme logique d’une citation peut assurer sa stabilité. Dans un autre registre, F. Rastier[8] a montré comment des « molécules sémiques » peuvent constituer des thèmes ou autres figures relativement stables. L’inventaire des formes textuelles stables est sans doute inachevé et incertain. Redisons cependant que la stabilité des formes est la condition sine qua non de leur transfert et que cela oblige à concevoir une iconicité profonde du sens.

c- La nature iconique du sens se trouve également déductible de la propriété de saillance que l’on accorde à certain énoncés. Pour qu’il y ait saillance, il faut qu’il y ait un fond et une forme qui s’en détache. D’autres structures de même nature sont d’ailleurs prévisibles. Il n’est pas nécessairement métaphorique de dire que, par rapport à une œuvre ou à un texte, un énoncé est central ou au contraire marginal, périphérique, etc. La structure spatiale du sens a été étudiée par de nombreux auteurs, soit qu’ils retiennent l’hypothèse localiste[9], soit qu’ils fassent, comme F. Rastier[10], l’hypothèse d’une perception sémantique soumise, au moins jusqu’à un certain point, à des règles comparables à celles décrites par les théoriciens de la Gestalt. Pour notre part, nous nous en tiendrons à l’idée qu’il existe un ordre de l’iconicité, indépendant de toute considération empirique, mais nécessaire pour expliquer certains phénomènes sémantiques parmi lesquels celui du détachement.

Résumons les conditions de possibilité à partir desquelles, du point de vue structural, le détachement nous est apparu concevable. Nous sommes parti d’une opposition entre deux formes idéales de totalités, le système et le fragment, formes qui pour des raisons différentes semblent exclure le détachement ou tout au moins donner une limite à son intelligibilité. Quoi qu’il en soit de la réalité de ces deux formes, elles ont au moins pour vertu de rendre sensible la nécessité d’une composition méréologique spécifique autorisant le détachement et permettant de le comprendre comme une figure rhétorique particulière. Cela permet de supposer, qu’a contrario, système et fragment se présentent comme des tentatives extrêmes pour échapper à la dissociation rhétorique. Si le système ne comporte que des relations internes et le fragment que des relations externes, la rhétorique offre pour sa part le domaine des relations mixtes puisqu’elle manipule des figures et des arguments sans cesse recomposés. Nous avons ensuite reconnu la nécessité d’une certaine stabilité structurale sans laquelle le détachement perdrait tout sens. Par là s’est ouvert le problème de la stabilité des formes sémantiques et, plus généralement, la problématique de l’iconicité du sens. Prise sous cet angle, la figure du détachement s’est avérée être un cas particulier de la mimétique.

2- Dynamique du détachement

Si le détachement est une figure, il est aussi un acte. Par là, il requiert le déploiement d’une force. Mais une force ne prend son sens que si elle est contrainte. Ainsi une machine est-elle un ensemble de contraintes imposées au déploiement d’une énergie.

La contrainte la plus simple est celle de la direction, ce qui autorise à demander en vue de quoi et à partir de quoi le détachement peut être opéré. Mais, pour que ce parcours puisse être en quoi que soit déterminant, il faut l’inscrire dans un référentiel. Il faut donc demander quel est le référentiel par rapport auquel l’acte de détachement trouve sa direction et par conséquent son sens.

Examinons brièvement quelques cas particuliers. Le Kant Lexicon de Rudolf Eisler se donne pour tâche de présenter, par ordre alphabétique, et sous forme de citations, l’essentiel des notions kantiennes. On pourrait presque dire qu’il s’agit d’une réécriture, sous la forme d’un dictionnaire, de l’œuvre de Kant, si l’ « œuvre » n’était, précisément, ce qui disparaît sous l’effet du passage au lexique. L’œuvre devient ainsi une sorte de jeu de cartes que l’on peut redistribuer dans n’importe quel ordre, une des particularités des dictionnaires étant de n’imposer aucun ordre de lecture. Pour qu’une telle opération soit possible, il faut que le statut du texte d’origine ne soit pas celui d’un discours ou celui d’un livre ou encore d’une œuvre, mais qu’il soit conçu comme une architecture de notions interdéfinies. Nous ne discutons pas de la pertinence d’une telle opération mais de ce qu’elle exige comme arrière-plan. Un autre exemple, en un sens comparable, nous est fourni par l’Index aristotélicien de H. Bonitz, beaucoup plus axé sur un inventaire d’occurrences textuelles. Il s’agit dans ce cas davantage de saturer un réseau de références que de proposer un inventaire notionnel (ces deux exigences étant cependant présentes).  Un troisième exemple nous est fourni par l’Index Scolastico-Cartésien d’E. Gilson. Ici se trouvent rassemblés des textes d’auteurs scolastiques divers dont le point commun essentiel est d’avoir défini des termes utilisés ultérieurement par Descartes. Il s’agit dans ce cas d’unités lexicales et non de notions. Leurs significations étant le plus souvent différentes de l’usage cartésien, l’Index présentent des unités ayant fourni des notions distinctes.

Les trois exemples précédents nous paraissent montrer que, même si les genres sources (des textes philosophiques d’auteurs célèbres) et les genres buts (des lexiques) sont tout à fait semblables, il n’en demeure pas moins que l’opération de détachement et de greffe se situe dans chaque cas dans des dynamiques bien distinctes. La flèche qui va du texte détaché au texte greffé ne peut se lire sur le même référentiel. Nous avons vu que dans un cas il s’agissait de « notions » dont on attend nécessairement la cohérence ; dans un autre, l’accent porte sur les « occurrences » dont l’intérêt vient de leur diversité et de leur exhaustivité ; le troisième, centré sur la dimension « lexicale », montre au contraire que le même terme peut avoir des usages assez divers. On en conclura qu’il sera toujours inexact de dire qu’un énoncé est détaché si l’on ne dit pas ce qui de cet énoncé est véritablement détaché et selon quel horizon. Il existe différentes strates du sens et chaque détachement en sélectionne une (ou éventuellement plusieurs).

Les cas que nous avons choisis sont simples car le détachement y est régi par des règles relativement explicites. Mais les doxographies sont construites selon des stratégies nettement plus complexes, les recueils de sentences également. Finalement chaque citation participe de cette recomposition permanente du sens dont le détachement est une figure essentiel. Tenter d’en faire l’inventaire reviendrait au fond à construire une sémantique générale.

3- Le détachement comme interprétant

Une des raisons par laquelle un détachement se légitime est la représentativité de l’énoncé détaché par rapport à un auteur, une œuvre, une époque, un style de pensée, un trait d’écriture, etc. Nous dirons que le couple détachement/greffe possède une fonction d’interprétance en ce sens qu’il représente le texte source en en tenant lieu et en l’interprétant. On perçoit une fois de plus que l’inventaire de ces formes est sans limites assignables. Nous restreindrons notre investigation aux interprétants épistémiques, laissant de côté ce qui concerne les dimensions esthétiques (le style par exemple) ou éthiques (les maximes, sentences, etc).

Le détachement pose la question du style épistémique de l’intertextualité. A nous en tenir à ses traits les plus généraux, il nous semble que nous pouvons les résumer en trois grands genres d’opérations :

- La greffe nous fait passer de l’unité du texte source à la multiplicité des textes susceptibles de réinscrire l’énoncé détaché. Qu’un énoncé soit réinscriptible une fois suffit à rendre possible un nombre illimité de nouvelles greffes. Du point de vue épistémique, ceci conduit à postuler une certaine indépendance du sens par rapport à son occurrence originaire. C’est là une interprétation consubstantielle au détachement.

- Le détachement suppose presque toujours que l’énoncé particulier que l’on va greffer comporte, au moins potentiellement, un sens plus général que celui qui est d’abord le sien. La greffe possède une puissance de généralisation que l’on rencontre également dans les maximes, les énoncés proverbiaux, etc.

- Enfin l’énoncé détaché doit, quant à son énonciation, être effectué à nouveau, reconstitué, repensé. Il passe de l’existence à l’intérieur d’un texte à sa regénération dans un texte qui lui est extérieur. C’est là une opération beaucoup plus complexe que le laisserait supposer l’idée d’un simple transfert. Elle autorise parfois une certaine glose, comme si la recomposition du sens était plus essentielle que l’exactitude matérielle de la citation.

Avant de regarder ces opérations plus en détail, il nous faut leur donner à chacune un nom. Toute terminologie possède sa part d’arbitraire. Il nous semble pourtant qu’elles correspondent suffisamment à des procédures dont le lexique est fixé pour qu’il n’y ait pas trop d’équivoque. On appellera donc, en suivant un certain usage, le passage de l’unité à la multiplicité, une analogie. Celui qui nous conduit d’un cas particulier à son extension comme forme générale, une modélisation. Enfin, la recomposition d’un intérieur dans un extérieur sera nommé un simulacre non pas au sens péjoratif, pour lequel le simulacre est un faux-semblant, mais au sens, inspiré librement d’Epicure, pour qui le simulacre a la charge de transmettre quelque chose d’un objet vers notre perception. Fixons, pour mémoire, cette terminologie dans le schéma suivant :

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a-En quel sens peut-on dire que la greffe d’un énoncé peut avoir une fonction analogisante ? Il existe plusieurs définition de l’analogie et, pour nous en tenir à Aristote, les définitions que l’on peut trouver dans la Métaphysique ne sont pas exactement du même ressort que celles que l’on rencontre dans la Poétique[11]. Mais dans tous les cas on suppose une certaine forme qui fait que des éléments de natures diverses se trouvent posséder un plan d’immanence commun. Ainsi,les animaux qui n’ont pas de poumons ont-ils cependant des organes possédant un rôle semblable. Le plan d’immanence est dans ce cas un plan d’organisation sur lequel va pouvoir s’inscrire une multiplicité d’organes divers pourvu qu’ils soient pris dans une certaine unité. L’analogie établit donc une tension entre unité et multiplicité et en assure la médiation.

Si nous prenons le cas d’une citation, on peut demander de même sur quel plan va se constituer le rapport entre l’énoncé cité et la situation nouvelle qui lui est faite et qui, potentiellement, peut entraîner d’autres analogies. Un exemple nous est fourni par Husserl qui, d’une façon générale, cite peu. Dans Chose et espace[12], au cours d’un paragraphe intitulé « Le sens des analyses phénoménologiques de la perception » Husserl site une phrase de Kant extraite de la lettre à Marcus Hertz du 21 février 1772. Kant écrit : « Sur quel fondement repose la relation de ce que nous nommons en nous représentation à un objet (gegenstrand) existant en soi ? ». La citation de Kant n’est pas là pour que soit repris le questionnement qui lui est propre mais, au contraire, fait partie d’une liste d’interrogations dont Husserl cherche à se démarquer. La première est formulée ainsi : « Nous ne disons pas : « En dehors il y a des choses, comment pouvons nous en savoir quelque chose ?» ». Suit la citation de Kant introduite elle aussi par la formule « Nous ne disons pas ».  Cette formule sera reprise plusieurs fois dans le même paragraphe de telle sorte qu’une suite assez longue de questions vont être mises en rapport les unes avec les autres. Elles seront toutes refusées jusqu’à ce que la formulation proprement phénoménologique soit énoncée. Citons encore la troisième formule, qui suit immédiatement la citation de Kant : « Nous ne disons pas : « Les choses en dehors produisent sur les organes de nos sens des stimulations auxquelles des sensations psycho-physiques et dans la suite des représentations et mouvements de l’âme quelconques. Comment pouvons-nous, à partir de ces effets en présence desquels nous nous trouvons dans la conscience, conclure en retour à leurs causes ? » » On voit en quoi la citation extraite de Kant se trouve située dans un réseau d’analogies qui permet de grouper entre eux des questionnements qui pourtant ne sont jamais exactement les mêmes et que Kant n’aurait certainement pas acceptés tels quels, même en 1772. Notre propos n’est pas d’analyser la stratégie propre à Husserl dans ce texte mais plutôt de montrer, sur cet exemple, l’un des effets de sens produits par la citation. Il faut bien qu’il y ait une communauté de structure entre ces questionnements pour qu’ils puissent être ainsi pris ensemble, même si aucun d’eux n’est accepté comme tel par Husserl. Cette communauté est celle que fournit l’analogie par transfert de forme mais non par transfert de contenu. Elle ne pervertit pas la citation mais la met en rapport avec d’autres énoncés impossibles dans le texte d’origine, (un peu comme l’aile de l’oiseau qui vient curieusement rencontrer la nageoire du poisson grâce à une analogie).

b- Considérons maintenant la fonction modélisante de la greffe. Si l’on excepte le sens proprement logique de la Théorie des Modèles, une modélisation possède quelques traits commun avec l’analogie, en cela qu’elle met en rapport des entités souvent, mais pas toujours, distinctes. On dira, en simplifiant beaucoup, qu’un modèle est une construction théorique dont on connaît le fonctionnement et qui permet ainsi un transfert de légalité vers un domaine que l’on connaît moins. On remarquera par exemple que l’ordinateur a pu servir de modèle au fonctionnement du cerveau. Bien des variantes sont possibles, le modèle se réduit parfois à une simplification empirique, mais prend d’autres fois l’allure d’une véritable théorie. Le point qui nous intéresse ici est le fait qu’un modèle, à portée forcément générale, puisse servir à comprendre un cas, nécessairement particulier[13]. Cette fonction de transfert du général vers le particulier se rencontre assez aisément dans le détachement à visée éthique. Le cas le plus évident est le texte parabolique qui fournit une structure narrative, et donc une légalité, à l’orateur qui veut proposer un ordre à des actions individuelles. La parabole modélise la pratique. Il en va de même pour l’usage des sentences, voire des proverbes, genres qui sont, pourrait-on dire, par nature « détachés ». Dans le contexte philosophique, il est assez courant qu’un énoncé doctrinal puisse servir, dans un contexte qui n’est pas nécessairement le sien, à modéliser une diversité empirique. Prenons encore une citation de Kant que nous emprunterons cette fois à Cassirer. Dans une étude intitulée Le langage et la construction du monde des objets[14], Cassirer essaie de montrer le pouvoir constituant du langage dans divers ordres de réalités. Il s’appuie pour cela sur la conception kantienne de la synthèse transcendantale qui n’a, c’est le moins que l’on puisse dire, qu’un rapport très lointain avec les faits linguistiques. La phrase de Kant qui sert de point de départ à l’argumentation de Cassirer porte sur la synthèse considérée comme acte de la spontanéité du sujet : « (…) pour marquer que nous ne pouvons rien nous représenter comme lié dans l’objet sans l’avoir d’abord lié nous-mêmes et que, de toutes les représentations, la liaison est la seule qui ne soit pas donnée par les objets ; elle ne peut être produite que par le sujet lui-même, parce qu’elle est un acte de sa spontanéité ». Cassirer, immédiatement après avoir cité Kant, ajoute : « Nous devons admettre une telle « synthèse » et par conséquent un tel « acte de la spontanéité », non seulement pour la connaissance théorique, mais pour chaque mode et pour chaque direction fondamentale de notre formation intellectuelle.  Cet acte existe dans toute fonction vraiment créatrice de forme ; il est nécessaire non seulement pour la connaissance scientifique du monde, mais pour cette sorte de vision et de construction du monde qui se réalise dans le langage et dans l’art »[15] Ainsi la synthèse kantienne va-t-elle donner un format qui permettra de comprendre l’activité du langage dans les divers domaines étudiés par Cassirer . Il s’agira dans tous les cas de montrer que le langage, s’il ne fournit pas la diversité, donne cependant la forme de la liaison. Ainsi :

- quant aux objets : « mais il (le langage) est lui-même un médiateur dans la formation des objets; il est, en un sens, le médiateur par excellence, l’instrument le plus important et le plus précieux pour la conquête et pour la construction d’un vrai monde d’objets »[16]

- quant au monde de la volonté : « On observe, ici encore, la même situation : le langage ne sert pas seulement de façon secondaire à l’expression et à la communication des sentiments et des volitions, mais il est une des fonctions essentielle par laquelle la vie du sentiment et de la volonté s’organise et atteint enfin sa forme spécifiquement humaine. Le monde de la volonté n’est pas moins que le monde la « représentation » une œuvre du langage. »[17]

- quant au monde social : « C’est dans la liaison des mots, c’est dans la soumission au sens universel des mots que l’enfant fait peut-être l’expérience la plus précoce et la plus directe du caractère essentiel du lien social, du normatif comme tel »[18]

- quant au monde de l’imagination enfin : «(…) on pourrait hasarder ce paradoxe : l’enfant ne parle pas aux choses parce qu’il les regarde comme animées, mais au contraire il les regarde animées parce qu’il parle avec elles. »[19]

Ces citations montrent, chacune pour elle-même, que dans les divers domaines liés au langage, la forme kantienne de la liaison ou de la synthèse sert de modèle pour juger de ce qui est par ailleurs un problème sans grand rapport avec une synthèse transcendantale. On sait combien Kant s’est peu intéressé à la question du langage. Il y a de ce point de vue, comme le remarque J.C Pariente dans son introduction, une certaine ambiguïté dans le texte de Cassirer, ambiguïté dont les conséquences mériteraient une plus longue analyse. Mais, comme dans le cas du texte de Husserl, le point que nous avons cherché à dégager est la fonction d’interprétant que prend la citation de Kant dans la greffe que lui fait subir Cassirer. Elle s’est révélée être la modélisation d’une diversité d’objets problématiques et prendre par là une valeur générale.

c- Le simulacre est sans doute la forme médiatrice la plus complexe et la plus diverse, même si elle est peut-être la plus fréquente. Le simulacre, tel que nous l’avons défini plus haut, consiste en ceci qu’un énoncé, quelle qu’en soit la taille, est recomposé, réécrit, commenté ou résumé, de telle sorte qu’un nouveau texte soit produit dont la prétention est cependant d’être le plus semblable possible au texte d’origine. Cet exercice est une particularité de certains historiens de la philosophie. Ainsi le Descartes de M. Gueroult, recompose l’ensemble de la pensée cartésienne en respectant l’ordre des Méditations métaphysiques. Il ne s’agit pas, comme dans le Kant Lexicon, de redistribuer une pensée sous une forme textuelle différente. La fonction du simulacre est de la constituer à nouveau, de la repenser, avec le plus d’exactitude possible, mais dans un milieu textuel qui lui est extérieur. Le simulacre accomplit un transfert du même dans l’autre, l’écart qui en résulte devant être le plus mince possible. L’institution scolaire en produit à l’évidence de nombreuses formes. Mais l’on peut rattacher au simulacre toute présentation d’un texte dans une autre pour peu que l’on vise à l’identité de la présentation et du présenté. Aristote en fournit de nombreux exemples. C’est bien sûr une interrogation inévitable  que de demander si le simulacre accomplit bien, et jusqu’à quel point, ce qu’il dit faire.

Pour rendre la plus claire possible la distinction que nous venons de faire entre trois régimes de détachements et de greffes, replaçons-les dans notre problématique initiale. Il s’agit de comprendre selon quelles logiques des énoncés, lorsqu’ils migrent d’un texte à un autre, se trouvent produire un sens nouveau en interprétant le sens ancien. Nous concevons donc l’énoncé greffé comme un interprétant de l’énoncé détaché. C’est cette fonction d’interprétance que nous avons décrite selon trois opérations distinctes. Dans tous les cas, on retient une forme, c’est-à-dire un ensembles de dépendances organisant l’énoncé. Cette forme, dans l’analogie, glisse d’un domaine à un autre, et par là se trouve interprétée, comme la citation de Kant dans le texte de Husserl. Dans la modélisation, la forme que l’on retient vient organiser d’autres domaines et prend de ce fait une position hiérarchiquement supérieure par rapport à eux. Telle est la fonction du texte kantien chez Cassirer. Le simulacre, pour sa part, recompose la forme, la recrée, mais dans un souci de fidélité, sans doute paradoxale.

Résumons, pour finir, les quelques points dont nous venons de faire l’inventaire.

1- Le détachement pose un problème méréologique et se comprend sous cet angle comme une figure rhétorique particulière.

2- Il peut être compris comme une valeur intermédiaire entre deux cas extrêmes, le système et le fragment. Le système postule qu’il n’existe dans un texte que des relations internes, le fragment exclut ce qui n’est pas relation externe. Le détachement a tendance à transformer des relations internes en relations externes et réciproquement.

3- Le détachement pose le problème de la stabilité des formes sémantiques.

4- On conçoit de ce fait que le détachement serait incompréhensible si l’on ne postulait pas une certaine iconicité du sens avec toutes les conséquences dont on peut faire l’hypothèse. Parmi celles-ci, on retiendra l’importance de l’espace dans les considérations sémantiques.

5- Tout concourt à faire du couple détachement/greffe un cas particulier des phénomènes mimétiques.

6- Le détachement, du point de vue de sa dynamique, s’effectue selon des référentiels à chaque fois particuliers.

7- On peut relever trois grandes figures selon lesquels une greffe se présente comme l’interprétant d’un énoncé détaché : l’analogie, la modélisation et le simulacre.

Il est sans doute inutile de redire que ces quelques remarques ne prétendent pas à l’exhaustivité.


[1] Ainsi :« La prise en considération de l’élasticité du discours s’impose avec force en sémantique : on y constate en effet que les unités discursives de dimensions différentes peuvent être reconnues comme sémantiquement équivalentes. » A.J. Greimas et J. Courtès Sémiotique, dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979, p. 117

[2] Ch. Perelman L’empire Rhétorique, Paris, Vrin, 1997

[3] Groupe Mu Traité du signe visuel, Pour une rhétorique de l’image, Paris, Seuil, 1992

[4] Alexandre Kojève Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne, Paris, Gallimard, 1968 p.69

[5] Les fragments narratifs de Kafka en sont un exemple.

[6] C’est en particulier la définition qu’en propose F.Rastier sur la base de la tripartition conçue par Coseriu  entre Langue, Norme  et Parole.

[7] La différence entre identité iconique et identité symbolique est fondamentale. Contrairement à ce que l’on semble souvent penser,  l’identité de la forme ne suffit pas à assurer l’identité symbolique. Ainsi deux jumeaux peuvent être indiscernables iconiquement et pourtant être symboliquement distincts (ils n’ont pas le même prénom). La réciproque est également vraie puisqu’un être identique symboliquement peut être iconiquement variable. C’est le cas en particulier des métamorphoses.

[8] F. Rastier Sémantique interprétative, Paris, PUF 1987

[9] Dans un contexte à la fois sémiotique et cognitif, voir J. Petitot Morphogénèse du sens Paris, PUF 1985

[10] F. Rastier Sémantique et recherches cognitives, Paris, PUF 1991

[11] « Ce qui est un l’est, ou selon le nombre, ou selon l’espèce, ou selon le genre, ou par analogie : selon le nombre, ce sont les êtres dont la matière est une ; selon l’espèce les êtres dont la définition est une ; selon le genre les êtres dont on affirme le même type de catégorie ; enfin, par analogie, toutes les choses qui sont l’une à l’autre comme une troisième chose est à une quatrième. » (Métaphysique. D, 6, 1016b31 1018a13)

« J’entends par rapport d’analogie tous les cas où le second terme est au premier comme le quatrième au troisième, car le poète emploiera le quatrième au lieu du second et le second au lieu du quatrième ; et quelquefois aussi on ajoute le terme auquel se rapporte le mot remplacé par la métaphore. Pour m’expliquer par des exemples, il y a le même rapport entre la coupe et Dionysos qu’entre le bouclier et Arès ; le poète dira donc de la coupe qu’elle est le bouclier de Dionysos et du bouclier qu’il est la coupe d’Arès. De même : il y a le même rapport entre la vieillesse et la vie qu’entre le soir et le jour : le poète dira donc du soir, avec Empédocle, que c’est la vieillesse du jour, de la vieillesse que c’est le soir de la vie ou le couchant de la vie. Dans un certain nombre de cas d’analogie, il n’y a pas de nom existant mais on n’en exprimera pas moins pareillement le rapport ; par exemple l’action de lancer la graine s’appelle semer, mais pour désigner l’action su soleil qui lance sa lumière, il n’y a pas de mot ; cependant le rapport de cette action à la lumière du soleil est le même que le rapport de semer à la graine ; c’est pourquoi on a dit semant une lumière divine. Poétique 1457b

[12] E. Husserl, Chose et espace, Leçons de 1907 , Traduction Jean-François Lavigne, Paris, PUF, Collection Épiméthée 1989, p.172 sq

[13] Le problème a été traité par  Jean-Claude Pariente in Le langage et l’individuel Paris, Armand Colin, 1973. Les chapitres 7 et 8 traitent plus spécifiquement de la notion de modèle.

[14] Cette étude est parue en traduction française dans un recueil de textes intitulé Essais sur le langage sous la direction de J.C Pariente, Paris, Editions de Minuit, 1969 (p. 39 à 68). Les textes présents dans ce recueil proviennent tous d’un numéro exceptionnel du Journal de psychologie de 1933.

[15] Opus cité p. 40

[16] Opus cité p.45

[17] Opus cité p. 50 Les italiques sont de Cassirer.

[18] Opus cité p. 57

[19] Opus cité p. 62

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