Accueil / Sémio_2010 / semio_2010 a-b / En amont de l’écriture fragmentaire : énonciation et langage intérieur – Ludmilla BOUTCHILINA-NESSELRODE

Université Paris 8

Ecole doctorale « Pratiques et théories du sens »

Résumé :

Notre exposé concerne la question des sources et des ressources d’écriture vs lecture fragmentaires. Son objet est la réflexion de Barthes sur le jeu des mots intrus dans la cohérence suspecte de la Vie de Rancé décrite par Chateaubriand. Son objectif est de conscientiser la démarche de l’analyste observant les décentrations du sujet d’énoncé vs énonciation. Nous l’atteignons en trois temps. Nous décrivons d’abord notre vision du langage intérieur comme l’instance de médiation. Cette vision provient de sa mise en rapport avec la notion du degré zéro de l’écriture par Barthes et le concept d’énonciation par Greimas, Courtés. Nous présentons ensuite la lecture du Chateaubriand par Barthes. Nous inventorions enfin les traits de l’écriture fragmentaire issus de cette lecture. L’ensemble de ces considérations nous permet de penser le langage intérieur étant le berceau de l’énonciation. Son imperfection formelle et sa malléabilité sémantique sont ancrées dans la signification personnellement éprouvée. Elles tolèrent le mouvement réversif du sens dans la texture de l’écrit auto- et bio- graphique. Ce mouvement rend la lecture du texte modulable dans son immanence en termes de fragment sans saut ni rupture. De tels fragments, mots intrus au fil des mots, créent les moments intertextuels susceptibles d’être développés en parcours probables des instances d’énonciation.

1. Préambule : un grain d’incertitude et le lecteur

Mon exposé est focalisé sur la lecture fragmentaire de la Vie de Rancé du Chateaubriand par Barthes.  Les termes de « mot » et de « fragment » sont synonymes dans cette lecture en raison du grain d’ambiguïté – d’incertitude – qu’ils comportent. J’explique tout d’abord ce qu’il y a de commun entre le fragment, le langage intérieur et le mot intrus, fragment d’histoire, unité distordue d’«énonciation et énoncé ». Je précise ensuite l’aspect choisi de la problématique proposée, notamment le côté «lecture » dans la question de l’énonciation opposé à celui d’« écriture ». Je termine par sortir sur l’intertextualité de certains mots de ce genre dont le défi énonciatif est développable en termes d’autres énoncés.

1.1. Du côté du langage intérieur

Le mot et le fragment sont les unités paradoxales par excellence. Le mot est linguistiquement indéfinissable. Privé de signification, il est un son vide. Sans le son, il n’est que le concept abstrait. Quant au fragment, on ne peut pas savoir est-il le tout ou la partie de signification. Ce grain d’incertitude est aussi le  trait distinctif propre au langage intérieur. Est-il le langage ou un non-langage ? Lotman cite la description de ce phénomène par Vygotski[1] dans sa recherche du langage imparfait – naturel et à portée de tous – pour le rôle de traducteur intersémiotique entre les différents plans et formes de langages intra-textuels. Lotman introduit ainsi le « facteur humain » dans la production, la transmission et l’analyse du « texte en tant que système générateur du sens »[2] .

« Le langage intérieur est un langage muet, silencieux. C’est là son principal signe distinctif. Et c’est justement dans cette direction, dans le sens d’un développement progressif de ce trait distinctif qu’évolue le langage égocentrique. Son expression orale se réduit jusqu’à devenir nulle, il se transforme en langage muet. Et il doit en être ainsi s’il représente génétiquement les premières étapes dans le développement du langage intérieur. Le fait que ce signe distinctif se développe progressivement, que le langage égocentrique se différencie sur le plan de la structure et de la fonction avant de se différencier sur le plan de l’expression orale indique seulement que le langage intérieur se forme non pas par affaiblissement extérieur de son aspect sonore – par passage du langage extériorisé au chuchotement et du chuchotement au langage muet – mais en se différenciant fonctionnellement et structuralement du langage extériorisé – par passage de celui-ci au langage égocentrique et du langage égocentrique au langage intérieur » (Vygotski 1934 : 452).

Le langage intérieur est une forme sourde-muette et transitoire entre le langage oral et le langage écrit. Cette forme se manifeste et devient observable par le mot extériorisé qui ne doit pas l’être : le mot lâché – soupire, l’exclamation poussée, le « que faire ?» embarrassé,  dans les moments critiques de joie, de surprise, de désespoir, de la prise de décision. Ce langage paradoxal est une sorte de protolangue. Il est abstrait, agrammatical et agglutinatif, d’après la description de Vygotski. C’est une forme de langage où tout est autre.[3] Il est fragmentaire par l’éventualité des faits de son expression. Il prend la forme de « pensée verbale » au  moment extrême quand le « je » ne peut plus se taire et sort du silence avec un mot intrus – idiome, idiotisme, autonyme. Il marque le coup au milieu du discours socialement cohérent. Vygotski décrit ce langage dans le cadre du problème de « pensée et langage ». Son approche confine celle de Benveniste :

Nous pouvons tout dire et nous pouvons le dire comme nous voulons. De là procède cette conviction, largement répandue et elle-même inconsciente comme tout ce qui touche au langage, que penser et parler sont deux activités distinctes par essence, qui se conjoignent  pour la nécessité pratique de la communication, mais qui ont chacune leur domaine et leur possibilité indépendantes, celle de la langue consistant dans les ressources offertes à l’esprit pour ce qu’on appelle l’expression de la pensée[4].

La pensée n’associe pas au mot, elle se réalise dans le mot[5]. Cette réalisation n’est jamais achevée ni parfaite. Les pratiques discursives – travail des mots en nous, avec et entre nous pour verbaliser et donc transformer l’expérience personnelle en expérience sociale et vice versa est la condition de notre réalité humaine discursive.

Assurément, le langage en tant qu’il est parlé, est employé à convoyer « ce que nous voulons dire ». Mais cela que nous appelons ainsi, « ce que nous voulons dire » ou « ce que nous avons dans l’esprit » ou « notre pensée » ou de quelque nom qu’on le désigne, est un contenu de pensée, fort difficile à définir en soi, sinon par des caractères d’intentionnalité ou comme structure psychique, etc. Ce contenu reçoit forme quand il est énoncé et seulement ainsi. Il reçoit forme de la langue et dans la langue, qui est le moule de toute expression possible ; il ne peut s’en dissocier et il ne peut la transcender[6].

1.2. Du côté de l’énonciation

L’énonciation est conçue par Greimas comme une instance de médiation[7] produisant le discours. Elle médiatise les structures virtuelles. Le langage intérieur, son univers sémantique, est donc à l’amont de l’énonciation. Vygotski le caractérise comme un système sémantique dynamique qui montre que tout concept contient sous une forme remaniée le rapport affectif de l’homme avec la réalité qu’il figure[8]. Le grain d’incertitude réside dans l’unité d’analyse du langage intérieur, le mot. Unité sensible vs intelligible, le mot physique (graphique, sonore) est médiateur de ce rapport. La signification et l’éprouver sont les dernières instances du mot et par conséquent du langage intérieur. Ils gardent intacte et donc analysable le trait distinctif du langage intérieur, le nœud d’incertitude : est-ce langage ou pensée ?

L’essentiel de la signification du mot consiste, d’après Vygotski, dans sa nature double : l’acte verbal de la pensée y est concomitant au produit de la communication sociale[9]. Autrement dit, la signification du mot est une structure élémentaire hétérogène. Elle comporte et transporte en elle autant les traits de l’énonciation que ceux de l’énoncé. L’éprouver, versant sensible du mot, introduit la notion du milieu comme forme idéale de langage. L’éprouver est le rapport du sujet de l’énonciation et de l’énoncé par conséquent au milieu qu’il habite et qui le traverse. Il est le rapport au langage, l’élément essentiel qui réalise notre pensée en tant que système intérieur de l’organisation de l’expérience[10]. L’essentiel de l’éprouver est sa nature transversale, socio- et bio – graphique. L’éprouver est l’unité élémentaire de la nature hétérogène du mot. On ne peut pas savoir ce qu’il est en fait: l’action du milieu sur le sujet de l’énonciation ou la caractéristique particulière de ce sujet. Il y a, dans le mot, encore une substance hétérogène, verbale et visuelle en même temps – l’image, l’icône ou la figure que le mot évoque.

1.3. Du côté du lecteur

Ce sont les formes d’évocation des mots que je recherche dans la lecture de Chateaubriand par Barthes. J’écarte le côté pragmatique de l’écriture fragmentaire au profit d’une lecture autonome du discours fragmenté. Une fois la relation fiduciaire de perception est rompue, c’est la prosopopée qui entre en jeu : elle fait parler les morts, les absents, les animaux, les inanimés ou les abstractions. Elle s’étale dans tout un discours, dont seul le déclanchement et l’articulation énonciatifs sont figurés très macro-structuralement, au niveau de mots. Il est nécessaire qu’apparaissent concrètement des marques d’un système énonciatif[11]. Comment et où Barthes retrouves-t-il ces marques ?  Regardons le Roland Barthes par Roland Barthes où nous pouvons observer les décentrations et recentrements du sujet de l’énonciation.

2. Décentration et recentrement du sujet d’énoncé vs énonciation

Dans ses propres discours fragmentaires, Roland Barthes établit une prise à partie par une adresse de parole du locuteur à un interlocuteur qui n’existe pas, même fonctionnellement. C’est soit soi-même, soit un être absent ou inanimé, soit une entité, soit une pure abstraction. Dans la vie quotidienne, l’observable de Barthes par Barthes est la troisième personne grammaticale : « il l’observe ». Dans l’écriture, son « il » devient « je » et écrit par fragments : « les fragments sont alors des pierres sur le pourtour du cercle: je m’étale en rond: tout mon petit univers en miettes; au centre, quoi? »[12].

2.1. Multiplication vs réunification des instances d’énonciation

Le grain d’incertitude dans ce texte de Barthes remplit presque chaque phrase : le cercle des fragments est-ce celui des interlocuteurs fictifs et malléables, où forment-t-ils une barrière, obstacle impénétrable de solipsisme ?  Est-ce que c’est le « je » dit, sujet actif et pragmatique qui « m’» étale en rond, qui disperse et pulvérise mon univers en miettes? Ou bien, c’est moi-même, mon « je » qui dit, mon propre sujet réfléchi qui se laisse s’émietter par l’écriture fragmentaire?

Il y a chez Barthes par Barthes un devenir du sujet. La question posée à la structure – au centre quoi ? – constate le manque de sujet d’énonciation, son état de suspension celui de non-sujet. Le sujet est partout et nulle part. La pulvérisation du sujet introuvable par lui-même finit d’organiser les rôles multiples et polyvoques en deux instances opposées, actif et réactif, sujet et anti-sujets. Mais celui de l’écriture n’est pas encore là. Il attend la réunification des sujets en une seule dominante. Cette transformation se produit à la suite des actions destinée à soi-même : « en s’écrivant, en se corrigeant, en se pliant à la fiction du Style», le texte I devient autogérant. Un Barthes observe un autre :

Dans ce qu’il écrit, il y a deux textes. Le texte I est réactif, mû par des indignations, des peurs, des ripostes intérieures, de petites paranoïas, des défenses, des scènes. Le texte II est actif, mû par le plaisir. Mais en s’écrivant, en se corrigeant, en se pliant à la fiction du Style, le texte I devient lui-même actif; dès lors, il perd sa peau réactive qui ne subsiste plus que par plaques (dans de menues parenthèse)[13].

2.2. Intertextualité interne comme la condition d’énonciation

La condition d’énonciation se développe ainsi en trois moments: 1) le dépassement de l’incertitude, 2) la résolution du conflit entre l’esprit actif et le corps réactif, 3) la maitrise de la situation énonciative soit le langage intérieur développé (Vygotski). On peut parler aussi de trois phases dans la formation du sujet d’énonciation. La première est celle de multiplicité de ses instances pulvérisées et dispersées à l’état initial. Elles se polarisent ensuite en attendant d’être reformulées au sein d’un nouveau texte autogérant. L’interrogation enfin, voire la négociation du déplacement et du remplacement de « je » par un de ses avatars et vice versa. Elle réalise la compétence discursive polémico-contractuelle médiatisée par l’énonciation. La maintenance du conflit cognitif ou/et émotionnel sous forme productive d’incertitude jusqu’à sa résolution peut être considérée comme la compétence conflictuelle du sujet d’énonciation.

2.3. Conflit comme signification

Le conflit comme signification[14] – tel est l’état toujours actuel de l’histoire du sujet fragmentaire. Pour aller en amont de cette histoire, Barthes lit la Vie de Rancé au niveau des figures rhétoriques microstructurales. C’est la première œuvre romanesque volontairement fragmentée, d’après lui. Elle l’est parce qu’elle utilise une variété de « caractérisations non pertinentes » des minuscules « figures de construction »: alliance des mots, anacoluthe, antithèse, aposiopèse et d’autres[15]. Le propre de ces figures est leur compétence conflictuelle.

3. Le Chateaubriand en termes de fragments

Barthes a préfacé l’édition de la Vie de Rancé[16] de Chateaubriand. Il s’agit de l’itinéraire exemplaire d’Armand-Jean de Rancé (1625-1700). C’est un jeune mondain, habitué des cercles de l’Hôtel de Rambouillet dont la vie bascule sous le coup de la mort tragique de sa maîtresse, Mme de Montbazon. Rancé abandonne alors ses biens, se retire à la Trappe. Il devient son réformateur déterminé : il revient aux règles fondamentales du monachisme bénédictin et cistercien. L’intrigue de cette préface : les trappistes demandent à Chateaubriand déjà bien âgé d’écrire la biographie de l’abbé Rancé. Chateaubriand travaille dans les archives, il prétend être objectif mais actuellement la vie de cet abbé n’intéresse personne. « Cependant, nous pouvons aimer ce livre, il peut donner la sensation du chef-d’œuvre, ou mieux encore […] d’un livre brûlant, où certains d’entre nous peuvent retrouver quelques-uns de leurs problèmes, c’est-à-dire de leurs limites »[17]. Barthes se préoccupe de la littéracité de cette œuvre qui a survécu le temps. Il repère deux caractéristiques majeures : anachronisme et fragmentarité.

3.1. Perspective d’écriture renversée par la lecture de Barthes

Le roman de Chateaubriand est sans traces visibles et apparentes de la fragmentarité. Barthes le lit en dégageant les figures de construction ci-dessus énumérées au niveau microstructural. Il ouvre la perspective de lecture. Le  souci de l’écriture longue est la cohérence dictée par les procédures de textualisation unidimensionnelles et linéaires. Tandis que l’énonciation considérée dans la perspective de la lecture, c’est-à-dire du point de vue de l’énonciataire opère en sens opposé – en premier lieu, à l’abolition de toute linéarité comme le dit Greimas[18]. Les qualités et les degrés de la lecture se déterminent par le procès du même nom, par les moments de saisie et d’interruption de cet enveloppement du contenu sensible dans les formes verbales et donc, intelligibles. La situation devient plus incertaine puisqu’on a l’habitude cognitive de chercher l’énonciation derrière le débrayage. Mais la perspective de lecture prend le sens opposé de l’embrayage – d’enveloppes du sens à découper. Le lecteur-analyste développe de tels clichés négatifs en mesure de sa propre compétence. Barthes tire son fil à partir d’un mot lâché, intrus à la trame de la vie de l’abbé : « je ne suis plus que le temps »[19]. La démarche de Barthes est de lire la Vie de Rancé « comme elle fut écrite […] comme une œuvre de pénitence et d’édification »[20]. Le grain d’incertitude provoque la question : la vie de qui lisons-nous, celle de Rancé, celle de l’écrivant ou celle du temps commun aux deux ?

3.2. Scandale comme le mode explicite d’énonciation

L’essai sur Chateaubriand est le troisième dans les « Nouveaux essais critiques». Dans l’édition que j’utilise, ces essais suivent Le degré zéro de l’écriture. Une telle proximité de textes est significative pour la problématique des modes d’énonciation. Il en découle, qu’un des plus visible est le scandale, l’explosion dans le sens de Lotman. L’incipit de Le degré zéro de l’écriture annonce le premier degré d’énonciation – le scandale, rupture, l’opération de débrayage «par laquelle l’instance de l’énonciation disjoint et projette hors d’elle, lors de l’acte de langage  et en vue de manifestation de certains termes liés à sa structure de base pour constituer ainsi les éléments fondateurs de l’énoncé-discours »[21]. Je cite l’incipit :

Hebert ne commençait jamais un numéro du Père Duchêne sans y mettre quelques «foutre» et quelques «bougres». Ces grossièretés ne signifiaient rien, mais elles signalaient. Quoi ?  Toute une situation révolutionnaire. Voilà donc l’exemple d’une écriture dont la fonction n’est plus seulement de communiquer ou d’exprimer, mais d’imposer un au-delà du langage qui est à la fois l’Histoire et le parti qu’on y prend[22].

3.3. Anachronisme comme le mode implicite d’énonciation

L’apparition du livre sur la vie de Rancé ne fait pas de scandale. Il n’est pas révolutionnaire non plus. Justement au contraire, il est anachronique. L’anachronisme est la question capitale qu’il pose à la critique, selon Barthes : «Cette sorte  de distorsion posée par le temps entre l’écriture et la lecture est le défi même de ce que nous appelons littérature »[23]. Cette distorsion est la porteuse des grains d’incertitude. Elle est génératrice d’énonciations potentielles et par conséquent de nouveaux sens. La littéracité basée sur le différentiel du temps fragmenté d’écriture vs lecture est une des conditions de l’émergence énonciative. Passons maintenant aux formes de fragments d’autoportrait de Chateaubriand lu par Barthes à travers de l’écriture de la vie de l’Autre.

3.4. Autoportrait fragmenté comme la transversalité énonciative

Nous avons relevé six modes de fragmentation découvertes et décrites par Barthes dans la Vie de Rancé : par entrelacs, par surimpression, par combinaison des fragments non fondus, par une interruption, par la prise de distance et par une continuelle brisure de sens[24]. Barthes insiste sur le caractère brusque et donc volontairement « fragmentaire » de l’incrustation du portrait intrus dans le cadre de l’autre : « l’immixtion de Chateaubriand […] est cassée, abrupte », « l’auteur ne peut plus ici qu’entrer de force par fragments », « c’est une œuvre brisée », « le fil du Réformateur est cassé », « il y a dans cette Vie quelque chose de dur, elle est faite d’éclats […] non fondus », « Chateaubriand ne double pas Rancé, il l’interrompe ».

En revanche, le grain d’incertitude survit dans cette lecture unilatérale et discontinue : « l’anamnèse  est […] l’opération à la fois exaltante et déchirante »[25]. Alors, la possibilité de l’immixtion « sublime, imaginative, en un mot « romantique » reste dans l’ombre de l’analyse comme l’adversaire blessé : «le discours est apparemment linéaire et que toute opération de simultanéité lui est difficile »[26]. On retrouve la continuité pertinente et inchoative de ladite fragmentation « forcée » et « dure » : « nous aimons cette « chute » continuelle », «sans cesse, bien qu’à chaque fois brièvement »,  « Rancé laisse périodiquement à découvert Chateaubriand », « une distance s’institue », « ces retours », « son vertige », « la brisure du sens est continuelle ».  La continuité des fragments discontinus est « l’anamnèse, qui est au fond le grand sujet de Rancé. […] ; cette passion de la mémoire ne s’apaise que dans un acte qui donne enfin au souvenir une stabilité d’essence : écrire »[27]. Cet acte de langage écrit est celui d’énonciation médiatisé par le langage intérieur qui verbalise les souvenirs et perfectionne la pensée dans le mot. Le dernier type de discours fragmenté à mentionner est celui des mots-histoires.

4. Ouverture du fragment : l’intertextualité des mots intrus

Barthes  dégage dans la  Vie de Rancé quatre mots internes intrus au discours du texte : tête coupée, chat jaune, algue et gants. Chaque mot est le point de départ pour une histoire du vécu individuel ou social. Desquels discours sont-ils fragments ? Ont-ils le potentiel pour devenir l’objet intertextuel et donc énonciatif ? Le motif de décapitation montre seul sa ténacité dans l’histoire de la peinture occidentale et dans la littérature de l’après les révolutions françaises. Ne citons que la Chartreuse de Parme et Le rouge et le noir de Stendhal où l’isotopie de « tête coupée vs tête coiffée » est d’une pertinence exceptionnelle. Chez Stendhal comme chez Chateaubriand, le motif et l’isotopie de décapitation vs couronnement est le fait de mémoire collective. Ils évoquent l’éprouver des terreurs révolutionnaires. Ils traversent les temps romanesques et  reviennent en boucles aux mythes grecs via les réminiscences de la peinture de Renaissance chez Stendhal. Enfouie dans les fragments, cette isotopie dans la littérature dépasse l’opposition sociale vs individuel, va vers la personne morale. C’est une réplique figurative à la question d’engagement par la parole dans les questions des abus du pouvoir et de la confiance politique et de la justice au niveau éthique.

Récapitulons ce qui était examiné dans notre exposé. Nous avons explicité et illustré les modules barthésiens des manipulations auto-discursives dans leur mouvement de la décentration au recentrement des sujets potentiels d’énonciation dans le texte écrit. Nous avons exploré, sur le matériel des lectures de Barthes, la perspective complexe d’analyse où le débrayage est suivi d’embrayage. Ce dernier désigne l’effet de retour à l’énonciation après être énoncée: l’énonciateur s’adresse à lui-même en tenant le discours intérieur. Nous avons analysé la lecture par Barthes des phénomènes discursifs produits par l’écriture fragmentaire de Chateaubriand. Cette analyse nous a fourni le matériau concret  pour nourrir l’hypothèse sur le rôle du langage intérieur en tant que traducteur intersémiotique de différents langages entre eux. Confrontation vs cohérence des fragments dans un entrelacement continu et tenace de leurs discours sont dues à la malléabilité, l’imperfection et le mouvement réversif du langage/discours intérieur décrit par Vygotski. Berceau des instances d’énonciation, il assure les transformations destinatrices entre les fragments dans la  continuité distordue de lecture vs écriture.

Références bibliographiques

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  5. BARTHES R., 2002, Le Neutre. Cours au Collège de France (1977-1978), Paris, Editions du Seuil.
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11.  VYGOTSKI L.S., 1934/1997, Pensée et langage, La Dispute, Paris.

12.  VYGOTSKI L.S., 1933/2001, « Le Problème de la conscience. Notes sur les thèses principales du rapport de L.S. Vygotski [1933] prise par A.N. Léontiev », trad. F. Sève in CLOT Y. (éd.), Avec Vygotski, 2e éd., Paris, La Dispute, 2001, 305-320.

13.  ВЫГОТСКИЙ Л.С., 1926/1999, Педагогическая психология, Москва, Педагогика-Пресс [VYGOTSKI Lev S., Psychologie pédagogique, Moscou, Pedagogika-Press].


[1] Vygotski, 1934/ 1997, p. 452.

[2] Лотман 1996, p. 31.

[3] Cf. Vygotski, 1933/2001, p. 314-315.

[4] Benveniste, 1958/1966, p.63.

[5] Cf. Vygotski, 1934/ 1997, p. 493.

[6] Benveniste, 1958/1966, p.63-64.

[7] Greimas, Courtés, 1979/1993, p.126.

[8] Vygotski, 1934/ 1997, p. 61.

[9]Ibid., p. 54.

[10] Vygotski, 1926/1999, p. 162.

[11] Cf. Aquien, Molinier, 1999, p. 325.

[12] Barthes, 1975/1995, p.89.

[13] Ibid., p.49.

[14] Barthes développe cette notion plus tard, dans ses cours sur le Neutre au Collège de France : Barthes, 2002, p.168.

[15] Cf. Aquien,  Molinier, 1999, entrées « Caractérisations non pertinentes », p. 87 et « Figures », p.176-177.

[16] Paris, UGE,  coll.  «10/18»,  1965. Ce texte est repris dans «Chateaubriand: Vie de Rancé», Nouveaux Essais critiques, Paris, Seuil, 1972, p. 55-65, cf. Barthes, 2003, p.37, note 7.

[17] Barthes, 1972, p. 105.

[18] Greimas, Courtés, 1979/1993, p.127.

[19] Barthes, 1972, p. 107.

[20] Ibid., p. 105.

[21] Greimas, Courtés, 1979/1993, p. 79.

[22] Barthes, 1972, p. 9.

[23] Barthes, 1965/1972, p. 105.

[24] Ibid., p. 109-110.

[25] Ibid., p. 108.

[26] Ibid., p. 109.

[27] Ibid., p. 109.

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